Depuis plusieurs années, la guerre du streaming ne se résume plus au nombre d’abonnés. Elle se joue désormais sur un terrain bien plus stratégique : celui de la propriété des contenus. Les groupes capables de produire, financer et exploiter leurs propres franchises disposent d’un avantage considérable face à ceux qui doivent encore négocier des droits [...]
Depuis plusieurs années, la guerre du streaming ne se résume plus au nombre d’abonnés. Elle se joue désormais sur un terrain bien plus stratégique : celui de la propriété des contenus. Les groupes capables de produire, financer et exploiter leurs propres franchises disposent d’un avantage considérable face à ceux qui doivent encore négocier des droits de diffusion. C’est dans ce contexte que Canal+ s’intéresserait à Lionsgate Studios. Derrière la rumeur se cache peut-être l’une des opérations les plus importantes jamais envisagées par le groupe français. Si elle venait à se concrétiser, elle ne renforcerait pas seulement un catalogue déjà conséquent : elle repositionnerait Canal+ comme un acteur mondial de la création audiovisuelle. L’enjeu dépasse donc largement quelques licences célèbres. Il interroge la place que souhaite occuper Canal+ dans une industrie où les plateformes américaines dictent encore largement les règles du jeu.
Canal+ lorgnerait l’un des derniers grands studios indépendants.Selon plusieurs informations concordantes, Lionsgate Studios étudierait différentes options stratégiques, parmi lesquelles une éventuelle cession. Le studio, valorisé à plusieurs milliards de dollars, aurait mandaté une banque d’affaires afin d’évaluer les marques d’intérêt reçues. Parmi les candidats évoqués figure le groupe contrôlé par Bolloré. D’autres acteurs européens, dont Banijay, seraient également intéressés, même si leur calendrier pourrait être contraint par leurs récentes opérations de croissance externe. À ce stade, aucune offre n’a été confirmée et rien ne garantit que Lionsgate choisisse de vendre. Le studio pourrait tout aussi bien poursuivre son développement en toute indépendance. Cette prudence est importante : nous sommes encore au stade des discussions exploratoires.
Mais qu’est-ce que Canal+ irait réellement chercher ?Réduire cette opération à l’acquisition de quelques films célèbres serait pourtant une erreur. Lionsgate possède avant tout un portefeuille de propriétés intellectuelles particulièrement précieux. Les franchises comme Hunger Games, John Wick ou encore Twilight continuent de générer des revenus bien après leur sortie grâce aux suites, aux séries dérivées, à la vidéo à la demande, aux ventes internationales et aux produits dérivés. Dans l’économie actuelle du divertissement, ces licences sont devenues des actifs financiers presque aussi importants que les infrastructures techniques. Netflix construit progressivement ses propres franchises. Disney s’appuie sur Marvel, Pixar, Star Wars et Avatar. Warner Bros. Discovery exploite Harry Potter, DC Comics ou Dune. Universal mise notamment sur Jurassic World et Fast & Furious. Canal+, en revanche, demeure avant tout un diffuseur et un coproducteur. Devenir propriétaire d’un grand studio hollywoodien lui ferait franchir une étape totalement différente.
Une évolution cohérente avec la transformation de Canal+.Depuis plusieurs années, Canal+ ne ressemble plus vraiment à la chaîne cryptée française qui a longtemps construit son identité autour du cinéma et du football. Le groupe multiplie les acquisitions internationales, renforce sa présence en Afrique, développe ses activités en Europe centrale et en Asie, tout en poursuivant l’expansion de sa plateforme de streaming. Ce changement de vision répond à une réalité économique simple : le marché français ne suffit plus à soutenir la croissance des grands groupes audiovisuels. L’acquisition d’un studio comme Lionsgate offrirait alors plusieurs avantages. Elle garantirait d’abord un catalogue de productions internationales capable d’alimenter durablement les différentes plateformes du groupe. Elle permettrait ensuite de mieux contrôler les droits d’exploitation, un levier devenu essentiel alors que les coûts d’acquisition des contenus ne cessent d’augmenter. Enfin, elle renforcerait la capacité de Canal+ à produire directement des œuvres destinées à un public mondial plutôt qu’à acheter des droits déjà exploités ailleurs.
Une bataille qui dépasse Canal+ et Lionsgate.Cette possible opération s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus large de concentration du secteur. Ces dernières années, Disney a absorbé 21st Century Fox. WarnerMedia et Discovery ont fusionné. Amazon a mis la main sur MGM. Skydance est en cours de rapprochement avec Paramount Global. Partout, les grands groupes cherchent à atteindre une taille critique ; concentration qui répond à une logique industrielle. Produire des séries ou des films capables d’attirer des millions d’abonnés coûte de plus en plus cher. Les budgets dépassent régulièrement plusieurs centaines de millions de dollars pour une seule franchise. Peu d’entreprises disposent désormais des moyens nécessaires pour financer seules ces investissements. A partir de là, les studios indépendants comme Lionsgate deviennent des cibles particulièrement attractives.
Des franchises prestigieuses… mais aussi des défis.L’acquisition éventuelle de Lionsgate ne résoudrait toutefois pas tous les défis auxquels Canal+ est confronté. Posséder des franchises célèbres représente un atout considérable, mais encore faut-il continuer à les faire vivre. Le succès d’une saga ne garantit pas celui des épisodes suivants, et certaines licences historiques montrent aujourd’hui des signes d’essoufflement. Par ailleurs, une opération de plusieurs milliards de dollars soulèverait inévitablement des questions financières. Son financement, son impact sur l’endettement du groupe et les éventuelles exigences des autorités de concurrence constitueraient autant de paramètres déterminants. Enfin, intégrer un grand studio hollywoodien dans un groupe européen représente un défi culturel autant qu’industriel. Les différences de gouvernance, de méthodes de production et de stratégie commerciale peuvent compliquer ce type de rapprochement.
Au fond, qu’est ce qui se cache derrière cette rumeur ?Même si aucune transaction n’aboutit, cette information dit déjà quelque chose de l’évolution de Canal+. Le groupe ne cherche plus uniquement à enrichir son catalogue ou à négocier de meilleurs accords de diffusion. Il semble vouloir sécuriser la ressource devenue la plus précieuse de l’industrie audiovisuelle : la propriété des contenus. À l’heure où Netflix, Disney+, Prime Video ou Max construisent leur avantage compétitif autour de leurs créations exclusives, disposer de franchises internationales n’est plus seulement un argument marketing. C’est un levier de croissance, de négociation et de fidélisation des abonnés. En s’intéressant à Lionsgate, Canal+ envoie donc un signal fort : pour rester dans la course mondiale, il ne suffit plus de diffuser les succès des autres. Il faut désormais posséder les histoires qui feront revenir les spectateurs, année après année.