L’avion occupé par la presse a été utilisé comme un leurre alors qu’une grave menace iranienne était avérée. La colère monte chez les journalistes comme dans le monde politique.
International 12/08/2026 12:21 Actualisé le 12/08/2026 16:32
L’avion occupé par la presse a été utilisé comme un leurre alors qu’une grave menace iranienne était avérée. La colère monte chez les journalistes comme dans le monde politique.
Ce qui a d’abord été vu comme une exfiltration rocambolesque à la Carlos Ghosn prend une nouvelle dimension. Au lendemain des révélations de la presse américaine, le transfert secret de Donald Trump d’Air Force One vers un autre avion en juillet dernier en Turquie du fait de menaces iraniennes pose désormais question. Et la colère monte au sein des médias comme de la classe politique.
Ce mardi 11 août, le Washington Post et le New York Times ont révélé que le président américain, qui devait prendre l’avion présidentiel à Ankara pour quitter le sommet de l’Otan, avait en fait été transporté dans le secret le plus total vers un petit appareil de type C-32A, en transitant dans un camion transportant les denrées pour les passagers des vols. La scène a même été filmée par hasard, comme vous pouvez le voir dans la vidéo en tête d’article.
Il était déjà prévu que le républicain et les journalistes ne montent pas à bord de l’avion rutilant offert par le Qatar, contrairement au vol aller entre les États-Unis et la Turquie, en raison de menaces iraniennes. Les problèmes de sécurité autour du cadeau qatari posaient en effet question, et c’est devant les caméras que Donald Trump avait annoncé qu’un avion Air Force One ancienne génération allait être utilisé pour le vol retour. Il a même mis en scène son entrée dans l’appareil au moment du départ.
Un leurre et des mensongesMais le président a en réalité été exfiltré vers un autre avion sans que les journalistes ne soient mis au courant. Les reporters, eux, sont montés dans Air Force One sans savoir que Donald Trump n’était en fait pas à bord, et ont été exposés à la menace iranienne, bien plus sérieuse qu’anticipée, en totale ignorance. La sécurité leur avait seulement demandé de baisser les stores des hublots, ce qui est inhabituel en dehors d’une zone de guerre. Comme l’indiquent nos confrères du HuffPost US, 13 journalistes étaient présents, ainsi que des dizaines de membres de l’administration – dont le secrétaire d’État, c’est-à-dire le ministre des Affaires étrangères, Marco Rubio – et des services secrets. On ne sait pas à ce stade qui parmi ces derniers était au courant de la manœuvre.
« Il n’y a pas de précédent », a affirmé un journaliste et ex-président de l’association des correspondants de la Maison Blanche (WHPA), George Condon, au HuffPost US. Le reporter a donné l’exemple inverse d’un voyage de George H.W. Bush en 1992 en Somalie, alors en pleine guerre civile, dont la presse avait été mise au courant, en confiance. Ce genre de déplacement est toujours très strictement encadré, pour éviter les risques. « Nous n’avions rien fait fuiter. Ils nous ont mis dans la confidence. Ils nous faisaient confiance », souligne George Condon, qui faisait alors partie du voyage.
34 ans plus tard, Donald Trump, lui, n’a rien dit. D’où la colère des journalistes, eux qui ont été utilisés comme un leurre, estimant qu’une telle attitude de la part des responsables de la sécurité présidentielle pose un « problème pour la sécurité de la presse, sur la capacité des journalistes à rapporter de manière indépendante les déplacements du président, et sur l’intégrité et la crédibilité des informations », comme l’a regretté la journaliste de Fox News et actuelle présidente de l’association Jacqui Heinrich, rapporte CNN. La technique de l’avion leurre n’est pas nouvelle, et Bill Clinton y avait déjà eu recours en 2000 pour rejoindre le Pakistan. Mais la présidente de l’Association des correspondants à la Maison Blanche de l’époque avait été avertie, comme elle l’a raconté au Washington Post.
Trump est un « lâche », selon le sénateur Mark KellyCela n’a pas été le cas en Turquie. Et ce qui étonne encore plus, c’est que Trump a encore menti à la presse après les événements. Comme le rappelle CNN, le président a été interrogé sur les menaces iraniennes lors de l’arrivée au Royaume-Uni, où une escale était prévue (là, Trump a de nouveau changé d’avion pour rejoindre avec la presse l’Air Force One qatari). « Il n’y avait pas d’inquiétudes liées à la sécurité ? », lui a demandé un journaliste, qui ignorait alors totalement qu’il voyageait dans un avion à risque et à bord duquel ne se trouvait pas le milliardaire. Réponse de ce dernier : « Non, non. Pourquoi y en aurait-il eu un ? »
Et il n’y a pas que la presse qui s’agace désormais. Les démocrates n’ont pas manqué de s’insurger, et le chef de la minorité au Sénat Chuck Schumer a qualifié d’« inacceptable » le fait « que le Congrès ait été laissé dans l’ignorance ». Le sénateur Mark Kelly, potentiel candidat démocrate à la présidentielle 2028 et ancien de l’US Navy, a taclé : « Les lâches pensent d’abord à eux-mêmes. Les chefs pensent d’abord à ceux dont ils ont la responsabilité. » C’est aussi ce que pointe la chercheuse Elizabeth Sheppard Sellam sur X : « On peut évidemment comprendre que le Secret Service protège le président : c’est son travail. Ce qui est beaucoup plus difficile à défendre, c’est de protéger le président tout en laissant les autres continuer leur vol sans même leur dire qu’un risque avait été identifié. »
Interrogé après les révélations de la presse, le président américain a rejeté la faute sur les services en charge de sa protection. « J’imagine qu’il y avait une menace. Je n’en ai pas demandé davantage, a expliqué Donald Trump. Ils voulaient me mettre dans un autre vol, dans un autre avion, avec la même sécurité, ils voulaient que je le fasse, donc je l’ai fait. Je fais ce qu’ils me disent. »
La mise en danger de la presse et les mensonges ne sont pas les seuls éléments qui alimentent la polémique. Comme le pointe le spécialiste des États-Unis Corentin Sellin sur X, cet épisode offre un « démenti flagrant du récit trumpien d’un État iranien aux capacités détruites ». CNN rappelle de fait que le président américain affirme régulièrement que l’Iran n’a « ni marine, ni armée, ni armée de l’air, ni système anti-aérien ». Mais cet épisode montre que la menace reste bel et bien réelle, n’en déplaise à Donald Trump.
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