Pour Taoufik Vallipuram, entrepreneur et cofondateur du collectif Démocratiser la politique, qui milite pour une « parité sociale » en politique, le vainqueur de la primaire sociale-démocrate devra faire la preuve, par des actes, de la place qu’il compte accorder aux classes populaires. Faute de quoi, il laissera le champ libre à Jean-Luc Mélenchon.
En 2011, un rapport de Terra Nova incitait la gauche à se concentrer sur la France de demain et à renoncer à une partie de l’électorat des classes populaires. Très critiqué, il avait été enterré. En 2023, avec sa convention nationale « Retrouvons le peuple », le Parti socialiste (PS) affichait sa volonté de reconquérir les classes populaires. Que nous apprend la primaire de la gauche sociale-démocrate à ce sujet ?
D’abord, quelques chiffres. Avec un pic d’audience à 1,84 million de téléspectateurs et téléspectatrices lors du deuxième débat, et 120 787 votes, la primaire a déjoué les pronostics les plus funestes. Toutefois, dans un pays qui compte 50,4 millions de personnes inscrites sur les listes électorales, force est de constater que la mobilisation massive, que les cinq candidat.e.s appelaient de leurs vœux, n’est pas au rendez-vous. Le coût de la participation à la primaire, sur lequel Ségolène Royal est revenue après sa défaite, est bien sûr un facteur clé de ce déficit de mobilisation. Les positions des cinq candidat.e.s, pendant les trois débats, sont tout aussi importantes.
Il serait tentant de voir, dans les points de désaccord largement médiatisés, comme le génocide à Gaza ou la relation à La France insoumise, des explications toutes faites au déficit d’intérêt des classes populaires pour les candidat.e.s. Mais un sondage Ipsos-BVA du mois de septembre prend à contre-pied les idées reçues. Si Raphaël Glucksmann et Olivier Faure sont loin derrière Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon chez les employé.e.s et les ouvrier.e.s, le premier recueille 13 % des intentions de vote dans cette catégorie. C’est un score deux fois supérieur à celui du premier secrétaire du PS, lorsqu’ils sont testés séparément. Une autre hypothèse est nécessaire et se dessine : et si c’était dans les positions convergentes, sur les enjeux de justice sociale, économique et écologique, qu’il fallait trouver une explication au plafond de verre des candidat.e.s à la primaire, et de son vainqueur, chez les classes populaires ?
Pendant les neuf heures de débats, les candidat.e.s n’ont pas lésiné. Ils n’ont cessé de visibiliser leur soutien « aux élèves défavorisés », « aux plus démunis », « aux plus vulnérables », « aux familles dans l’urgence », « aux smicards », aux « Françaises et aux Français qui ne vivent plus du travail ». Avec, en miroir, un florilège d’annonces pour redonner du pouvoir d’achat aux travailleurs et travailleuses, dont ils reconnaissent qu’ils ont perdu le vote : République des travailleurs, loi sur la dignité des travailleurs, grande conférence salariale tripartite, 1 euro redistribué aux salarié.e.s pour 1 euro de dividende et, bien sûr, une panoplie de mesures pour baisser le prix des carburants. Mais que valent ces mots et ces propositions face à la réalité vécue par des millions de Françaises et de Français lorsqu’elle est exprimée en direct à la télévision ?
Lors du premier débat [le 23 septembre sur LCI, NDLR], les candidat.e.s ont eu l’occasion de répondre de manière sincère et franche à Johanna, mère célibataire, qui se confiait sur ses difficultés économiques et l’impossibilité de s’acquitter des 15 euros de frais de participation à la primaire. Seule Ségolène Royal lui répondit avoir défendu – sans succès – un tarif social abordable. Les autres candidats choisirent le mutisme. Ils n’étaient pourtant pas les derniers à critiquer le gouvernement d’Edouard Philippe, lors du coup de rabot de 5 euros sur les APL [aides personnelles au logement] en 2017 ou, plus récemment, au moment de l’annonce du plan d’économies du gouvernement de Sébastien Lecornu, prévoyant le gel de la revalorisation des APL.
Face à Johanna, les candidats auraient pu oser prendre une décision radicale. Ils auraient pu démontrer leur capacité d’écoute et d’action. Aspirant à améliorer radicalement la vie des Françaises et des Français, en augmentant la contribution des riches à la société et les salaires nets des travailleurs précaires, il leur aurait été facile de l’incarner en changeant les conditions d’accession à la primaire de leurs partis. Ils ont choisi de camper sur la règle – « On ne change pas les règles en cours de jeu » – imposée par Raphaël Glucksmann à la suite de la polémique sur le coût de la primaire. Pour enfoncer le clou, le tarif social de 10 euros proposé aux personnes étudiantes, sans emploi ou avec peu de ressources affichait la possibilité d’une réduction de 66 % après impôts. Preuve supplémentaire de la déconnexion du PS avec une catégorie de Françaises et de Français qu’il ne connaît plus.
On croyait le rapport de Terra Nova enterré, mais son fantôme rôde plus que jamais au sein d’un parti qui supportera pour la première fois depuis 1965 un candidat qui n’y a pas sa carte [la SFIO, ancêtre du PS, soutient alors François Mitterrand, qui n’en est pas membre]. Et qui affiche des positions ambivalentes quant aux classes populaires. Il y a quelques mois, les conclusions d’une note rédigée par Mathieu Lefèvre-Marton, fondateur du think tank Destins communs et conseiller de Raphaël Glucksmann, l’invitaient à focaliser sa campagne sur les populations aisées et à délaisser les classes populaires. Face aux critiques venant de sa gauche, il avait alors retoqué les recommandations de cette note, tout en imposant sa position sur le coût de participation à la primaire, que l’économiste Julia Cagé qualifierait de « vote censitaire ».
Vainqueur par K.-O., Raphaël Glucksmann va devoir démontrer par les actes la place qu’il entend accorder dans son programme aux enjeux sociaux et économiques des classes populaires. Dans le cas contraire, celui qui disait lors du deuxième débat vouloir aider « des ménages populaires qui n’arrivent plus à boucler leurs fins de mois » laissera le champ libre, à gauche, à La France Insoumise auprès d’un tiers du corps électoral, dont le rôle sera prépondérant pour le choix du futur ou de la future présidente.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.
Par Taoufik Vallipuram