Pour Aurore Chaigneau, professeur de droit à l’université de Paris Nanterre, supprimer Parcoursup ouvrirait la porte à des modes de sélection encore moins transparents, où primeront les privilèges de classe et l’entre-soi, aux antipodes de l’esprit républicain.
Les lycéens et les étudiants sont en colère contre Parcoursup, devenu un enjeu électoral. Qui leur répond ? Le gouvernement, à sa façon. Mais envoyer Jean-Michel Blanquer sur les antennes expliquer au bon peuple que Parcoursup est une réussite se révèle contreproductif. Sans surprise, le ministre de l’Education nationale Edouard Geffray, son ancien bras droit, n’est pas mieux entendu lorsqu’il taxe de populiste la proposition de supprimer Parcoursup. En face, le centre gauche est muet. Et LFI répond en annonçant dans son programme rien de moins que l’accès garanti à la formation de son choix pour tous les bacheliers et la suppression de la « sélection Parcoursup », satisfaisant ainsi les élèves, les professeurs et les universitaires que le mot fait bondir. Habile. Le RN convoque d’ailleurs le même sésame – « abrogation » – mais pour proposer une solution inverse : accroître encore la sélection, en affectant les élèves dans le supérieur sur la base de leurs résultats aux épreuves du baccalauréat. Cette ambiguïté impose d’éclaircir le sens de leurs propositions.
Supprimer la sélection formelle à l’entrée du supérieur, c’est-à-dire la procédure appelée Parcoursup, ne changera rien à la sélection scolaire et sociale qui structure depuis bien longtemps notre système méritocratique napoléonien. C’est un coup d’épée dans l’eau, qui laissera place à une sélection nourrie des inégalités dans le primaire et le secondaire. C’est bien l’esprit du programme du RN et un piège pour la gauche, qui risque de se priver d’un levier pour un accès plus juste aux études supérieures.
Rappelons les faits : Jean-Michel Blanquer, père de Parcoursup, est contesté pour avoir rendu l’accès à l’université sélectif, ce qui est partiellement vrai – mais inexact. Par la comptabilisation des vœux et la publicité des listes d’attente, Parcoursup a mis en lumière la saturation de certaines filières, déjà sélectives avant la création de la plateforme : santé, psychologie, droit, Staps, science politique. Quelles évolutions statistiques constate-t-on en termes de sélectivité sur Parcoursup en huit années ? Presque rien, à ceci près que les filières très demandées le sont de plus en plus (jusqu’à 20 000 vœux pour 700 places dans certaines licences comme le droit) alors que d’autres ne trouvent pas leur public. On observe également un engorgement dans la métropole parisienne, puisque les places ouvertes y sont notoirement inférieures aux besoins : le taux d’accès moyen aux formations en Ile-de-France se fixe ainsi à 42 % en 2026, contre 65 % dans le reste de la France du fait, entre autres, d’une plus large ouverture des filières au recrutement national.
L’adaptation des établissements à ces tendances de fond est pour le moins marginale. En presque dix ans, les universités ont accordé peu de moyens à leurs filières en tension. La gouvernance des établissements et du ministère encourage l’inertie. Il y a eu trop peu de redéploiements de moyens entre filières attractives et filières en perte de vitesse, et ce malgré la multiplication des évaluations officielles, de fait inutiles. Le ministère, en surplomb, évalue, évalue encore, mais n’élabore pas de scénario constructif.
Ce phénomène est accru par la contrainte budgétaire, qui se renforce ! Car, en matière de formation, tout est d’abord fonction de la masse salariale. Ce coût prive la communauté de toute possibilité d’adapter réellement ses moyens aux besoins. Les capacités d’accueil des grandes licences ayant vocation à accueillir le plus grand nombre sont ainsi redécoupées dans de multiples licences sélectives mutualisées entre elles – doubles- licences ultrasélectives, micro-licences de niche dépourvues de public suffisant, formations à distance –, le tout, avec un art de la bureaucratie presque poétique.
Les classes préparatoires et les BTS, sous la tutelle du ministère de l’Education nationale et non de l’Enseignement supérieur, n’aident pas à des choix plus simples sur Parcoursup. Les parcours des classes préparatoires scientifiques, très fragmentées, bien que préparant aux mêmes écoles, sont concurrencés par des prépas intégrées ; la liste est longue des hypokhâgnes littéraires, mais elles attirent des élèves qui ont suivi le plus souvent les spécialités géopolitique ou économie à partir de la première… Ils ont choisi les sciences sociales au lycée et font finalement de la littérature dans le supérieur, faute de formation correspondant à leurs envies. Pourquoi pas, mais ne nous étonnons pas qu’ils en perdent leur latin ! Les classes préparatoires aux écoles de commerce ont moins la cote, à cause du développement des bachelors, mais on ne les ferme pas, quitte à devoir endosser la démission d’un recteur qui demandait à ajuster l’offre aux besoins. Les places insuffisantes en BTS tertiaire – les plus recherchés – obligent les familles à se tourner vers un secteur privé nébuleux et trop cher. Les filières pro restent marginalisées, au point que les formations supérieures de techniciens, dont la France a besoin, ne font pas le plein. Quant aux études de santé, elles se font désormais à l’étranger grâce aux économies familiales. Merci l’Europe et sa reconnaissance européenne des diplômes !
Ces constats expliquent que toute augmentation des effectifs étudiants dans les filières en tension soit chimérique à court terme. Il manquera des enseignants pour plusieurs années encore. Ils ne sortiront pas d’un chapeau comme les profs remplaçants du secondaire. Même les vacataires, parfois deux à trois fois plus nombreux que les titulaires, font défaut.
Comment, dès lors, desserrer la sélection, en gardant un service public de qualité ? Certaines voix proposent de limiter l’accès à l’enseignement supérieur… Le RN ne le clame pas à toutes les portes mais c’est bien là son projet, rejoint d’ailleurs sur ce point par Bruno Retailleau. Les lycéens et les familles devraient s’en inquiéter. Disons-le clairement : la promesse de suppression de la sélection est un mensonge dans l’écosystème français si élitiste, dans lequel la sélection est assimilée à une « récompense » au mérite indubitable de l’élève, à droite… tout autant qu’à gauche ; et vient structurer le paysage du supérieur : université grandes écoles. Supprimer Parcoursup, c’est en fait ouvrir la porte à des modes de sélection encore moins transparents, où primeront les privilèges de classe, l’entre-soi, aux antipodes de l’esprit républicain.
Plutôt que la suppression, il faut proposer un renforcement du contrôle de l’affectation dans le supérieur. Une forte baisse de la pression est tout à fait possible dans un système qui veut donner une place à chacun et où la décroissance démographique s’annonce. Parcoursup permet une mobilité géographique, une répartition sociale des élèves plus fine qu’autrefois. Dans l’intérêt du service public, il faut harmoniser les algorithmes locaux, ces critères de sélection établis par les formations, en les ajustant à des finalités plus claires, voire imposer des paramétrages identiques aux licences d’une même mention et mieux répartir les boursiers. Dans le même temps, il faut imposer des droits réduits pour les boursiers dans le secteur privé, corréler les droits d’inscription – souvent très élevés – qui y sont pratiqués à des enseignements sérieux. Le Far West réglementaire des formations émergentes doit cesser.
On ne peut plus faire non plus l’économie d’un travail de clarification de l’offre du supérieur public : mettre en lumière les formations de qualité, la réalité des débouchés, élargir la focale des lycéens dont les choix sont aussi piégés par des biais réputationnels. L’université compte d’excellents enseignants-chercheurs, désœuvrés en L1 et L2 faute de public ; le problème est moins Parcoursup que la vieille dichotomie fac-prépa et la multiplication des formations publiques à faible capacité d’accueil.
Enfin, un rééquilibrage des places en fonction de l’affectation des budgets est nécessaire. Pour endiguer la sélection sociale et pas seulement celle formelle de Parcoursup, un peu de pragmatisme s’impose. L’augmentation des capacités d’accueil doit concerner les établissements où le taux d’encadrement et le budget par étudiant sont les plus élevés – et non pas l’inverse, comme l’envisage LFI dans un flou savamment entretenu. La marge de manœuvre budgétaire est bien plus grande de ce côté-ci, les campus sont rénovés, l’administration bien plus opérationnelle. Relever les capacités d’accueil dans des filières sans moyen et déjà au bord de la rupture n’apportera que frustration et désordres sociaux. On peut gager de la solidarité actuelle des étudiants et des enseignants de ces établissements pour accompagner ce rééquilibrage.
En se focalisant sur l’université, il y a en effet un piège dans lequel, de bonne foi, certains acteurs s’apprêtent à tomber. L’empathie envers les étudiants ne doit pas déboucher sur des propositions qui n’impactent que l’université. Elle doit mener à une réforme de l’accès du supérieur dans son ensemble : formations courtes professionnalisantes, classes préparatoires et grandes écoles qui sont les plus sélectives, incluses ! Comme dans le secondaire, miné par le gouffre se creusant entre public et le privé catholique sous contrat, il s’avère vain de ne réformer que la moitié du système, pour déplorer, a posteriori, que la seconde moitié ne se mue en un antisystème d’opportunités, où la sélection sociale et financière n’est que plus brutale. Annoncer l’ouverture de 150 000 places à l’université ne garantira pas aux futurs candidats une orientation conforme à leurs vœux premiers, dès lors qu’aucune formation ne peut accueillir les masses de vœux exprimés. Nécessité faisant loi, il y aura toujours une contrainte pour « affecter » les candidats dans les filières.
Chers lycéens, chers étudiants, chers collègues, ne vous trompez pas d’objectif : supprimer formellement « la sélection Parcoursup » est un leurre, une annonce qui peut conduire au renforcement de la sélectivité du système, comme à couler l’université. Les fossoyeurs de l’université publique se frottent déjà les mains. Mieux que l’abrogation, il faut une réforme à la hauteur des enjeux présents.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.
Par Aurore Chaigneau