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1830 : quand Varsovie a pris les coups destinés à Bruxelles

Дата публикации: 15-10-2026 07:11:47

La Belgique se prépare au bicentenaire de 2030. Or l’insurrection polonaise du 29 novembre 1830 a retenu l’armée que Nicolas Ier destinait à la Belgique, et 2030 sera aussi son bicentenaire. Pourquoi ne pas commémorer les deux événements ensemble ? ...

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Une évocation de Charles Garatynski, écrivain franco-polonais

En mars 2024, au Festival mondial de la jeunesse de Sotchi, Vladimir Poutine répondit à un participant belge que son pays était "dans une large mesure apparu sur la carte du monde en tant qu'État indépendant grâce à la Russie". Le site des musées du Cinquantenaire, où doivent se tenir en 2030 les fêtes du bicentenaire, rapporte une histoire assez différente, celle d'un tsar qui, sans l'insurrection polonaise, aurait envoyé ses troupes rétablir l'ordre en Belgique, mais il la range parmi les anecdotes.

Vladimir Poutine affirme que la Belgique est indépendante grâce à la Russie

Nicolas Ier avait des raisons personnelles d'en vouloir à la révolution de septembre. Sa sœur Anna Pavlovna avait épousé le prince Guillaume d'Orange, et l'expulsion des Orange fut reçue à Saint-Pétersbourg comme une offense faite à la famille impériale. Le 17 octobre 1830, le tsar ordonna de mettre l'armée sur le pied de guerre. Une partie des régiments viendrait du royaume de Pologne, sur lequel il régnait depuis 1815, et l'armée polonaise marcherait derrière les Russes. La nouvelle parvint à Varsovie les 19 et 20 novembre. Elle y atteignit des conjurés qui préparaient, depuis 1828, autour du sous-lieutenant Piotr Wysocki, un soulèvement des élèves de l'école des enseignes d'infanterie, et la perspective d'aller combattre les Belges précipita leur décision.

L'exclusion perpétuelle des Orange-Nassau

Le 24 novembre, à Bruxelles, le Congrès national prononçait l'exclusion perpétuelle des Orange-Nassau. Cinq jours plus tard, les conjurés attaquaient le Belvédère, résidence du grand-duc Constantin. Le soulèvement gagna la ville, puis le royaume, et le 25 janvier 1831, la Diète déchut Nicolas de la couronne polonaise.

Deux maréchaux vinrent à bout de l'insurrection. Diebitsch, tenu en échec à Olszynka Grochowska en février, vainqueur à Ostrołęka en mai, mourut du choléra en juin. Paskievitch lui succéda et n'obtint la capitulation de Varsovie que le 8 septembre 1831. Pendant ces dix mois, aucun soldat russe ne prit la route de l'Escaut.

guillement

Le calendrier se prête à un travail commun, et le plus utile se ferait dans les archives.

L'indépendance belge devait aussi beaucoup à la conférence de Londres et à la diplomatie britannique. Elle fut défendue par l'armée française. En août 1831, lorsque Guillaume Ier lança la campagne des Dix-Jours et battit les Belges à Louvain, l'intervention du maréchal Gérard l'obligea à reculer, tandis que l'armée de Paskievitch était encore occupée devant Varsovie. Les Français revinrent en 1832 assiéger la citadelle d'Anvers.

Ce que l'on doit à la Pologne

Impossible donc d'attribuer aux seuls Polonais l'indépendance de la Belgique, et l'on peut même douter que le tsar ait eu les moyens de sa menace. Une armée russe aurait dû traverser la Prusse. Londres et Paris ne seraient pas restés passifs, et le choléra gagnait déjà l'Empire à l'automne 1830. Le volume dirigé en 2001 par Idesbald Goddeeris et Pierre Lierneux, 1830. Insurrection polonaise – Indépendance belge, confronte d'ailleurs deux historiens qui ne tirent pas la même conclusion des mêmes faits. Mais l'insurrection retint l'armée russe au moment où Nicolas voulait la faire marcher vers l'ouest, et quand il eut écrasé les insurgés, le royaume belge avait eu le temps de s'affermir. La Russie signa en 1839 le traité des XXIV articles qui le reconnaissait.

Les Européens envisagent de réduire la mobilité des Russes dans l'Union

À Bruxelles, on savait, dès l'été 1831, ce que l'on devait à la Pologne. Le 7 juillet, le Moniteur belge, journal officiel du royaume, écrivait que la Belgique lui devait "plus que l'admiration" et même "la vie". C'était elle, ajoutait-il, "qui a interposé son épée entre la Russie et nous au moment où l'autocrate jetait des menaces de guerre au sein de ce Congrès qui excluait les Nassau", elle encore qui présentait "sa poitrine aux coups de cet empereur qui rêvait l'extermination des Belges".

Le Statut organique de 1832 supprima la Diète et l'armée du royaume de Pologne, et l'université de Varsovie fut fermée. Plusieurs milliers d'officiers, de députés et d'écrivains prirent le chemin de l'exil, dont environ six mille vers la France.

Une plaque rue des Éperonniers

Chassé de France en 1833 à la demande de l'ambassadeur de Russie, Joachim Lelewel, historien et chef de l'aile radicale de l'insurrection, fut l'un des quelques centaines de Polonais qui s'arrêtèrent en Belgique. Il vécut vingt-huit ans à Bruxelles d'une plume mal payée, dont quatorze au 26 rue du Chêne, au-dessus d'un estaminet nommé "de Varsovie", puis au 58 rue des Éperonniers. Le médaillier de la Ville, qu'il classa, fut cédé plus tard à l'État et forme l'un des plus anciens fonds du Cabinet des Médailles.

En 1847, il fut avec Marx vice-président de l'Association démocratique de Bruxelles. Le 22 février 1848, à la soirée qu'elle donnait pour l'anniversaire de l'insurrection de Cracovie, Engels saluait en lui l'homme qui avait proposé dès 1830 d'émanciper les paysans et les Juifs, et que la majorité aristocratique de la Diète avait éconduit. On le transporta à Paris en mai 1861, malade, et il y mourut quelques jours plus tard. Enterré à Montmartre, il repose depuis 1929 au cimetière de Rasos, à Vilnius. Une plaque posée en 1948 rue des Éperonniers rappelle son séjour bruxellois.

La Belgique fêtera-t-elle ses 200 ans en 2030?

L'armée belge, qui manquait de cadres, recruta en 1832 puis en 1838 plusieurs dizaines d'officiers polonais. Ignacy Kruszewski y forma des lanciers et finit général. À l'hiver 1838-1839, Léopold Ier voulut aller plus loin. La Belgique refusait encore de céder la moitié du Limbourg et du Luxembourg, et la guerre avec La Haye semblait possible. Le roi chercha un chef de guerre éprouvé et voulut confier l'armée à Jan Skrzynecki, ancien généralissime de l'insurrection, tout juste évadé de son internement autrichien à Prague.

Vienne rompit ses relations diplomatiques avec Bruxelles, Berlin et Saint-Pétersbourg protestèrent, et Léopold céda au bout de quelques mois. Skrzynecki resta inscrit dans l'armée belge, mais en disponibilité, sans commandement. En 1853 encore, la Russie exigeait le renvoi des officiers polonais avant d'envoyer enfin un diplomate à Bruxelles, quatorze ans après avoir reconnu le royaume ; l'amitié russo-belge dont parle Poutine ne commence pas plus tôt.

Un travail commun

Le 29 novembre 2030, la Pologne fêtera le bicentenaire de l'insurrection, deux mois après les fêtes belges de septembre. Le calendrier se prête à un travail commun, et le plus utile se ferait dans les archives. Les sources diplomatiques de l'hiver 1830 sont dispersées entre les archives russes de politique étrangère à Moscou, le Nationaal Archief de La Haye et les Archives centrales des actes anciens de Varsovie. Les universités de Louvain et de Bruxelles, francophones et néerlandophones, et celle de Varsovie ont quatre ans pour les publier ensemble, en langue originale et en traduction. On saurait alors ce que Nicolas comptait réellement faire de son armée, et le débat ouvert par Goddeeris et Lierneux se trancherait sur pièces. Le reste suivrait plus aisément : une salle du Musée royal de l'Armée consacrée aux officiers polonais, avec des prêts du Musée de l'Armée polonaise, une délégation polonaise place des Martyrs, et pour Lelewel une place dans les parcours d'une ville où il passa plus du tiers de sa vie.

En janvier 1831, lors d'une manifestation en hommage aux décembristes russes, les insurgés de Varsovie avaient lancé la devise "Pour notre liberté et la vôtre". Deux siècles plus tard, les Belges pourraient se souvenir que la leur était du nombre.

Sources

– Museums in the Park, "Comment la révolte polonaise a sauvé l'indépendance de la Belgique" : https://www.museumsinthepark.be/fr/anecdotes/comment-la-revolte-polonaise-a-sauve-lindependance-de-la-belgique/

–"Publier en exil : écrivains et imprimeurs polonais à Bruxelles", Slavica bruxellensia : https://journals.openedition.org/slavica/1185

– Europees Genootschap voor Munt- en Penningkunde (EGMP), bulletin 1966, sur Lelewel numismate : http://www.numisbel.be/1966.pdf


Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.

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