La route qui relie Le Rozier à Ispagnac serpente à flanc de falaises durant des kilomètres et des centaines de virages dans un défilé majestueux et impressionnant. Magique hors saison, c’est un voyage à part entière !
l'essentiel La route qui relie Le Rozier à Ispagnac serpente à flanc de falaises durant des kilomètres et des centaines de virages dans un défilé majestueux et impressionnant. Magique hors saison, c’est un voyage à part entière !
La RD 907 est une route qu’il faut emprunter une fois dans sa vie. Parce qu’elle est profondément liée à l’histoire et à la géographie, parce qu’elle permet une immersion dans l’un des coins les plus secrets de la région. Le Tarn a creusé au fil des siècles un grand canyon, dominé et encadré de part et d’autre par les causses (Causse de Sauveterre et Causse Méjean). Au milieu coule une rivière, lieu l’été de promenades plus ou moins sportives, au fil de l’eau, en canoë ou en kayak, seul ou à plusieurs. Lieu propice à la rêverie et au lâcher-prise dès que les touristes se font plus rares. Lieu, enfin, où la nature commande en grande ordonnatrice, situation qui fait qu’à certains endroits, les pieds dans la rivière et la tête rivée sur les crêtes à plus de 1 000 mètres d’altitude, on ressent assez vite la vérité de l’humble condition humaine. De quoi réinitialiser son logiciel personnel ! Imaginés par le spéléologue Edouard Martel, au début de l’autre siècle, à force de coups de pioches, d’explosifs et de terrassement, quelque 50 kilomètres vous attendent à présent.
La route est creusée à flance de falaise et parfois la traverse
On pénètre dans les Gorges juste après avoir laissé la commune du Rozier, en Lozère, sur la droite, commune qui a également la particularité de surveiller l’entrée des gorges de la Jonte…
Tout au long du parcours, nous resterons sur la rive droite du Tarn. Et circulons, pour encore quelques kilomètres, dans le département de l’Aveyron, qui a choisi cette rivière comme frontière avec la Lozère.
La route se faufilera plusieurs fois sous la roche, les bâtisseurs n’ont pas ménagé leur peine pour creuser le passage de cette étroite langue de bitume, laquelle a permis, dès son inauguration, de désenclaver le site. Il est encore tôt en ce matin de début d’automne, la température a rafraîchi.
Première curiosité à Eglazines, hameau bâti directement contre le roc avec des maisons semi-troglodytiques. 5 km après Le Rozier, une borne marque le changement de département, nous voici en Lozère. Ces bornes indiqueront régulièrement l’altitude qui va varier sensiblement. On pourra dominer la rivière comme la longer jusqu’à pouvoir la toucher.
Pas de pointe de vitesse, les virages s’enchaînent et le trafic est évidemment moins dense qu’en été. Régulièrement, des aires ont été aménagées pour stationner et pouvoir regarder le paysage, qui sera toujours assez saisissant. Tantôt c’est la végétation qui retiendra l’attention, tantôt ce sera un panneau indicateur énigmatique (La Sablière, le Point sublime, la route Mariale…), tantôt une construction fugitivement aperçue tout en haut du Causse de Sauveterre.
Arrêt juste en face du hameau de La Sablière, qui est rive gauche. Jusqu’à l’installation de la tyrolienne, on ne pouvait y aller qu’en barque. On croisera assez régulièrement ce type d’habitations, accrochées à la falaise abrupte, semblant défier le temps, un moment abandonnées et qui reprennent vie par la volonté de quelques passionnés engagés dans une opération de réhabilitation. Le nid d’aigle précédemment aperçu, c’est le village de Saint-Rome-de-Dolan. On l’atteint par une route qui monte dru avec de sacrés virages en épingles. C’est cette route qu’il faut gravir à partir du village des Vignes jusqu’au "Point sublime" (photo page précédente) : là, s’offre le spectacle des Gorges du Tarn en trois dimensions. Dans les airs, peut-être apercevrez-vous des vautours qui ont bénéficié d’un programme de réintroduction. À vos pieds, le Tarn, qui semble minuscule et un peu plus loin, le Pas de Soucy, notre prochaine étape. C’est le verrou des gorges, un des secteurs où les deux versants se touchent presque. C’est surtout un chaos de pierres par lequel se glisse le Tarn. Classé infranchissable par les kayakistes, c’est en général pour eux la fin d’une descente qui a commencé des kilomètres en amont. Un belvédère a été aménagé pour s’approcher au plus près de cette curiosité géographique. Et partout les panneaux rappellent que la baignade y est strictement interdite parce que dangereuse.
La tyrolienne permet de traverser le Tarn
Le bruit de l’eau qui s’engouffre, les pierres énormes, aux formes polies par l’érosion, c’est peut-être ici véritablement qu’on appréhende la dimension du grand canyon occitan.
AdrénalineTout au long de cette balade en terre lozérienne, les appels à l’adrénaline se succèdent. Paradis des sports nature, on y pratique le canoë, on teste son vertige sur les vias ferratas, on repousse ses limites avec les sauts à l’élastique. Mais le sport roi reste la navigation à la force des bras et avec l’aide du courant. Jusque tard dans la saison, on peut pagayer. Plusieurs formules sont proposées, le top restant la descente en plusieurs jours pour un dépaysement garanti. On croise aussi quelques cyclistes. Voici Claude, vélo en carbone flambant neuf, équipé pour les longues distances, qui est parti de Millau ce matin. Originaire des Hautes-Pyrénées, il vient remonter le Tarn, avec l’idée, le lendemain, de descendre par les Gorges de la Jonte avec l’ascension par Florac : "on m’a dit que c’était un sacré morceau" s’amuse-t-il en prenant une pause bien méritée. "Il y a quelque chose de magnétique ici", confie-t-il.
Régulièrement la route flirte avec les eaux couleur émeraude du Tarn
Nous voici arrivés aux Baumes basses ; la toponymie a toujours quelque chose de précis : on est au ras de l’eau, une plage de sable accueillante nous fait de l’œil, mais moins que les eaux calmes et émeraudes d’un Tarn ici assagi. Le site est couru, plusieurs camping-cars y stationnent. Quelques vans aménagés aussi. Yann, originaire de Tours, fait du café et raconte : "hors saison, c’est magique parce que c’est calme ; il fait frais le matin même si la température va monter dans la journée, le téléphone ne passe pas partout. C’est idéal pour faire de la rando, un peu de varappe" et, dit-il en montrant son kayak comme une évidence, un peu de descente même s’il n’y a pas trop de débit en ce moment".
Vieilles pierresDe temps en temps, quelques hameaux abandonnés signalent des traces de présence humaine oubliée. Quelques maisons qui reprennent vie aussi. Entre La Malène et Sainte-Enimie, deux châteaux ont été réhabilités et transformés en hôtel. Ces édifices racontent, par la mémoire de leurs pierres, ces temps anciens où l’austérité des lieux le disputait à la rigueur du climat.
La nature impressionne, préservée par le parc national, elle s’offre en festival pendant que la route monte ou descend, mais toujours serpente.
Un peu avant Pougnadoires, à nouveau les falaises se touchent presque, quelques mètres seulement les séparent et les hommes bâtisseurs ont profité de la moindre parcelle pour ériger, sur l’autre rive, le village de Saint-Chély-du-Tarn, dont la célèbre cascade a perdu l’an passé son rocher emblématique.
Au détour immédiat d’un virage, surgit
Sainte-Enimie, la capitale des gorges. Elle se découvre à pied, au gré de ses ruelles pavées. Quelques kilomètres après, le château de Prades semble accroché à la falaise, et le bourg de Castelbouc arrimé de l’autre côté.
La route est maintenant un peu plus large, la végétation a encore changé. À la moindre parcelle évasée, les cultures apparaissent. Quézac annonce qu’on arrive bientôt à la source de notre voyage (une halte au pont est conseillée). Ce sera ensuite Ispagnac, puis Florac et ses trois rivières, nœud commercial historique.
Un groupe de motards, grosses cylindrées allemandes ronronnantes, s’élance : eux vont descendre les gorges. Toujours à petite vitesse et toujours avec cette envie de goûter à plein cette sensation enivrante d’être au cœur de quelque chose d’immense.