La manufacture Jules Tournier tisse la laine depuis six générations à Mazamet. Toutes les grandes marques de luxe s’y fournissent... mais l’entreprise fabrique aussi des textiles techniques et elle est n° 1 mondiale...
l'essentiel La manufacture Jules Tournier tisse la laine depuis six générations à Mazamet. Toutes les grandes marques de luxe s’y fournissent... mais l’entreprise fabrique aussi des textiles techniques et elle est n° 1 mondiale pour les escrimeurs.
Dans le vaste entrepôt, les meilleures laines d’Argentine, d’Australie et de Nouvelle-Zélande attendent d’être filées. "Alpaga, mérinos, mohair...", pointe Vincent Bonneville, 53 ans. Trois fibres animales synonymes de "moelleux, chaud et léger", résume le directeur général de Jules Tournier. De fait, au toucher, la matière brute est déjà une invitation à s’envelopper d’une écharpe de douceur pour temps froids et incertains. Mais ici, le métier reste d’y ajouter les dernières touches essentielles : conjuguer la qualité et la beauté afin de livrer des tissus d’exception aux plus grandes maisons.
Toute la douceur de la fibre d'alpaga dans les mains de Vincent Bonneville
P.C.
Chanel, Hermès ou Balmain, par exemple ? Vincent Bonneville sourit. Et ne répond pas. Chez Jules Tournier, on ne cite jamais le nom d’un client. Il lâche juste "toute la haute couture et le prêt-à-porter de luxe mondial". Car les tweeds fantaisie créés au pied de la Montagne Noire règnent jusqu’en Chine, désormais, depuis leur filature de Mazamet.
Sixième génération directeDeux sites sur 3,5 hectares mais qu’il faut déjà connaître pour les remarquer : le fleuron - et quasi dernier survivant du bassin textile mazamétain - garde de ses racines protestantes le goût de la discrétion, raconte son siège, allée Jacques Bonneville tandis que bureaux et boiseries confirment une culture d’entreprise affranchie du superficiel, préférant l’être au paraître… Mais qui n’en est pas moins branchée H24 sur les modes du monde afin de pouvoir répondre à toute demande dans l’air du temps. Volatil autant qu’essentiel à capter, pour faire vivre une centaine de salariés.
"Nous sommes la sixième génération de descendants directs de Jules Tournier", rappelle l’aîné de Vincent, Pierre Bonneville, 57 ans, PDG de cette entreprise familiale fondée en 1865. Sur les murs à l’étage, les photos des fondateurs et d’une industrie traversant trois siècles, du XIXe au XXIe, mais aussi ce trophée présentant les médailles remportées en 1878 et 1889 aux expositions universelles de Paris par Jules Tournier & Fils, disent aussi ce que cela signifie : plus de 160 ans d’adaptation de leur production entre âges d’or et crises mondiales.
Pierre et Vincent : une entreprise familiale depuis 1865.
P.C.
"Manufactures de molletons et flanelles", hier, haut de gamme, sécurité et sport aujourd’hui. Ceci explique sans doute cela… Pourquoi ils sont encore en vie quand la "route des usines" dans la vallée de l’Arnette est devenue fantôme. Salle de présentation des échantillons, Pierre et Vincent Bonneville déroulent alors ce long fil historique devant un vieux tableau didactique des années 50 racontant "Mazamet centre mondial de délainage" et ses 150 entreprises d’alors.
Mazamet, c’est d’abord une eau douce et peu calcaire descendant de la Montagne Noire, parfaite pour laver, teindre et apprêter la laine. Mais celle de la brebis locale est rêche et elle ne répond plus aux besoins du XIXe siècle. Industrialisation, première mondialisation, la laine de tonte s’efface à partir de 1851 quand arrive le premier ballot de peaux de mouton importées.
La tradition mais aussi la création constante de nouveaux tissus chez Jules Tournier
P.C.
Entrepreneurs visionnaires et réseau commercial mis en place de l’Amérique aux Antipodes via l’Afrique du Sud, avec ses grands voyageurs et ses comptoirs locaux… Cent ans plus tard, ce sont 100 000 toisons par jour que reçoit Mazamet. Lavage, trempage, étuvage, pelage, sabrage, triage, séchage : les fibres séparées des peaux, le cuir part vers la mégisserie mazamétaine et Graulhet, "ville sœur de Mazamet" tandis que la laine est filée puis tissée. Dans la filature, en lisière de ville, se visite alors son circuit. Monument industriel peaufiné au fil des décennies, il vaut même depuis 2015 à Jules Tournier le label d’"Entreprise du Patrimoine Vivant".
Entreprise du patrimoineSortie des ballots, la matière première passe à la "grignoteuse", "pour ouvrir la laine, l’aérer et mélanger les fibres", explique Vincent Bonneville. Cylindres, crocs, petit à petit, les fibres s’alignent "et on ajoute l’ensimage, un mélange eau-huile, pour la cohésion des fils au cardage puis à la filature", précise-t-il. L’œil à l’élimination de tout défaut sur ce fragile premier fil, Florian, 38 ans, est ainsi "drousseur sur carde". "Je ne connaissais rien en arrivant mais j’ai pu apprendre et c’est important cette offre de formation, ici, car c’est un bel avenir de prendre la relève pour pouvoir transmettre ce savoir-faire", assure-t-il.
Surveillance minutieuse de la fabrication du fil.
P.C.
Ensuite ? Le "continu à filer" augmente la résistance du fil, puis c’est le titrage pour sa grosseur, avant bobinage, tissage ou tricotage. Plus loin, Nathalie est ourdisseuse. "Je prépare les fils de chaîne, les fils disposés dans la longueur, l’ossature du futur tissu", détaille-t-elle. Perpendiculairement passe le fil de trame.
"Cela fait 25 que je suis dans le métier et depuis plus de six ans chez Jules Tournier, les seuls à avoir résisté, tous les autres ayant délocalisé. Mon ancienne entreprise m’avait proposé de partir en Roumanie… J’ai refusé : ça revenait à donner mon savoir-faire et donc à le perdre alors que c’est un patrimoine à garder".
Ourdir, tramer, tisser sa toile… La complexité des fils sur les métiers en a fait la métaphore même des complots. Pas de conspiration ici. Tweeds fantaisie, tissus intemporels, draps militaires ou textiles techniques ont eux vocation à s’exposer en pleine lumière. Notamment les produits historiques.
"On fait du drap cardé depuis Napoléon III pour vestes et manteaux. Autrefois, c’était pour les poilus et aujourd’hui nous fournissons les écoles et les unités militaires d’élite pour les tenues de cérémonie, les calots, les képis. Polytechnique, Garde républicaine, Légion, chacune a son coloris. Nous fournissons aussi les tissus pour les bicornes, pantalons et manteaux de la remise de diplôme, à Saint-Cyr", explique Pierre Bonneville qui, par contre, a connu la fin d’une autre tradition maison : "les dernières ceintures de flanelle, fabriquées jusqu’en 2000 pour les grossistes alsaciens".
Chaque étape est surveillée.
P.C.
Du militaire à la fantaisie, le sourire de Bashung se pose sur les créations chatoyantes que débitent les machines. "Si l’on était resté dans la tranche supérieure de la « bonne qualité », on serait mort comme les autres. Pour s’en sortir, il fallait viser le haut de gamme, le marché prêt à payer pour la qualité, et renouveler les propositions pour chaque saison grâce à notre atelier de création", confie Vincent Bonneville.
Des fils haut de gamme pour les tissus de la haute couture.
P.C.
Paris, Milan, Tokyo, Séoul… Reflets d’or et d’argent dans un rouge vermillon sur sa bobine : "avec leur retord, leur fil fantaisie, les établissements Lucien Albouy de Castres, autre spécialiste du luxe, nous fournissent également", souligne-t-il. Mais au-delà des grandes griffes, l’usine de Mazamet s’est aussi adaptée à la demande chinoise, fan de "made in France".
Deux opérations symbolisent la minutie du travail lorsqu’il s’agit de fournir un produit irréprochable : l’épincetage et le rentrayage.Le premier, au cours d’une inspection millimétrique, consiste à enlever à la pince à épiler d’éventuelles fibres étrangères, prises dans le tissu.Le rentrayage, lui, permet de changer un fil défectueux de façon invisible. Un travail de précision confié à des spécialistes.
Contacts : jules.tournier.com
Tél. : 05 63 97 71 71
Le rentrayage.
P.C.
"Régulièrement, une équipe débarque qui fait vivre en images et en direct sur son réseau l’événement de sa visite et la fabrication d’échantillons de nouveaux tissus (photo page 13). C’est tout de suite des centaines de milliers de vues, une forme de sondage en direct. Selon les résultats on lance la production qu’on livre en Chine pour leurs propres lignes de vêtements".
Tissage fantaisie pour des griffes mondialement célèbres.
P.C.
Haute couture, prêt-à-porter… Depuis des décennies, toutes les créations maison sont ensuite soigneusement "archivées". "Il faut pouvoir sortir immédiatement le coupon pour tel styliste qui voudrait s’inspirer d’une collection vintage", sourit le directeur général. Changement de décor. Dans l’atelier suivant, les métiers sont circulaires à présent car ici on tricote. De la maille : jersey, molleton, bouclette. Exit la laine aussi. "Ce sont des fibres aramides pour des tissus techniques double face", indique le guide. L’autre grande réussite de Jules Tournier, désormais. "On fournit des tissus pour la sécurité, pour les tenues des fondeurs, par exemple, dans la métallurgie, avec un film d’aluminium en doublure pour protéger contre les coulées ou projection de métal en fusion. Des intérieurs de gants pour les pompiers, également, ou du tissu pour des sièges d’hélicoptère".
Les textiles techniques de Jules Tournier sont plébiscités par les escrimeurs du monde entier.
P.C.
Mais leur pièce maîtresse est devenue un sacré symbole dans les assauts du monde entier, sur tous les podiums. Dans les tissus de protection individuelle, l’entreprise sait fabriquer un tissu "antichaleur, anticoupure et antiperforation". L’idéal pour les tenues d’escrimeur sous les plastrons. "Jules Tournier est n° 1 mondial de ce secteur", glissent les frères Bonneville, en passant. Fidèles à la discrétion maison.
La "bibliothèque-documentation " : tous les échantillons fabriqués y sont archivés.
P.C.
Jules Tournier emploie 90 personnes et propose plusieurs postes actuellement.Quotidiennement, l’entreprise produit de 1 à 1,5 km linéaire de tissu.Grâce à ses investissements dans les énergies renouvelables, elle produit aussi l’essentiel de son électricité.Son CA tutoie les 11M€ (10,89 M€) mais il a été impacté par les crises actuelles,
(C’était près de 15M€ en 2023).
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