Les attaques sans précédent menées par le Hamas le 7 octobre 2023 ont brièvement relégué au second plan les fractures de la société israélienne. Mais l’unité née du traumatisme a rapidement cédé sous le poids des désaccords sur le sort des otages et la stratégie de guerre de Benjamin Netanyahu. Trois ans après le massacre, Israël demeure profondément divisé.
Les attaques sans précédent menées par le Hamas le 7 octobre 2023 ont brièvement relégué au second plan les fractures de la société israélienne. Mais l’unité née du traumatisme a rapidement cédé sous le poids des désaccords sur le sort des otages et la stratégie de guerre de Benjamin Netanyahu. Trois ans après le massacre, Israël demeure profondément divisé.
Ce mercredi 7 octobre 2026, Israël commémore l'attaque la plus meurtrière de son histoire survenue trois ans plus tôt. Un moment de recueillement face à l'horreur qui va faire oublier, pour quelques instants, la profonde division de la société israélienne, à trois semaines d'élections législatives décisives. Comme au lendemain des attaques du Hamas en 2023, l'unité prévaut mais reste éphémère.
"Le 7-Octobre a mis les divisions entre parenthèses"En 2023, le pays est secoué par des manifestations sans précédent. Depuis janvier, des milliers d'Israéliens descendent dans la rue pour protester contre la réforme judiciaire portée par le gouvernement de Benjamin Netanyahu visant à accroître le pouvoir des élus sur celui des magistrats.
"Pendant dix mois, on ne se bat plus contre l’ennemi aux frontières mais pour l’identité d'Israël comme démocratie et pour l’État de droit", souligne Denis Charbit, professeur de science politique à l'université ouverte d'Israël lors d'un entretien avec l'Institut Montaigne.
Puis, la contestation laisse place à la sidération. Le 7-Octobre, le mouvement islamiste palestinien s'infiltre en Israël et mène des massacres dans des kibboutz, sur les routes, ou lors du festival de musique Nova. 1.221 personnes sont tuées du côté israélien, en majorité des civils. Environ 250 personnes, vivantes ou mortes, sont prises en otage par le Hamas dans la bande de Gaza. Toutes les couches de la société et tous les âges sont touchés.
"C'était un niveau d'horreur absolu, la société baignait dans la violence des massacres. Israël est un tout petit pays: chacun connaît quelqu'un, un voisin, un membre de la famille, un collègue de travail, qui a été touché par le 7-Octobre", rappelle à BFM Frédérique Schillo, historienne spécialiste d'Israël et des relations internationales.
Le traumatisme collectif supplante le traumatisme individuel. Les photos des otages sont affichées partout dans l'espace public, et des lieux de mémoire dédiés aux victimes sont érigés ici et là.
"C'était vraiment une atmosphère étouffante qui a étouffé les divisions", affirme l'autrice de Sous tes pierres, Jérusalem. "Le 7-Octobre a mis les divisions entre parenthèses pendant une courte période, sous l'appel du drapeau, comme disent les Américains".
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Le jour même des attaques, Israël riposte en bombardant Gaza, puis s'enfonce dans une vaste offensive de représailles contre le Hamas, plongeant la population palestinienne de l’enclave dans l’horreur. Malgré le soi-disant cessez-le-feu d'octobre 2025, le gouvernement israélien continue de mener son offensive à Gaza avec des frappes quasi quotidiennes: plus de 74.200 personnes ont été tuées, en majorité des civils, depuis le 7-Octobre, l'enclave est devenue un champ de ruines et les conditions humanitaires jugées "catastrophiques" par l'ONU.
Mais après les attaques sanglantes du Hamas, la société fait bloc derrière Tsahal. Les réservistes se mobilisent en masse. Le 9 octobre, le Premier ministre Benjamin Netanyahu déclare qu'Israël est "en bataille pour (sa) maison" et appelle à "renforcer l'unité au sein du peuple". Un gouvernement d'union nationale d'urgence est lancé après un accord entre Benjamin Netanyahu et celui qui était alors le chef de l'opposition, Benny Gantz.
"Le 7 octobre a incontestablement conduit à un sursaut patriotique qui a duré une bonne partie de l’année 2024", note le directeur de recherche au CNRS, Alain Dieckhoff dans un article paru en septembre 2025 dans la revue Études.
Des divisions qui ressurgissent très viteLes premières divisions commencent toutefois à réapparaître dès novembre 2023, à peine un mois après les attaques du Hamas, autour d’un point de crispation qui ne cessera de s’intensifier en 2024 et 2025: le sort des otages.
À la mi-novembre, un convoi de familles d'otages, soutenues par des sympathisants, marche pendant cinq jours de Tel-Aviv jusqu'au bureau du Premier ministre à Jérusalem. Elles craignent pour le sort de leurs proches alors que Tsahal bombarde de manière incessante l'enclave palestinienne. En un mois, déjà 12.000 morts sont recensés à Gaza.
Réunies au sein du Forum des familles d’otages et de disparus, ces familles expriment un sentiment d’abandon qui s’accentuera à chaque nouvelle étape de l’offensive israélienne.
"On est en colère, on ne sait pas quoi dire. On réalise qu’il n’y a aucun engagement de leur part pour faire passer le sauvetage des otages en priorité dans cette guerre. Ils préfèrent leur objectif militaire, or, le premier devoir du gouvernement, c’est de protéger ses citoyens", dénonce Zohar, un proche d'otages, après un entretien avec Benjamin Netanyahu.
Début janvier 2024, un sondage révèle que le gouvernement de Benjamin Netanyahu affiche son plus faible taux de popularité depuis vingt ans. La faillite sécuritaire du 7-Octobre lui est imputée, et aucun mea culpa n'est formulé par le Premier ministre, qui épingle l'appareil sécuritaire.
Il lui est également reproché une gestion du conflit entachée depuis trois mois par "énormément d'erreurs", comme le soulignait alors pour BFM, Nitzan Perelman, doctorante en sociologie politique. Comme, entre autres, la mort de trois otages israéliens tués par erreur par Tsahal à Gaza à la mi-décembre, alors qu'ils avaient dressé un drapeau blanc et qu'ils s'étaient exprimés en hébreu.
"À partir du printemps 2024, il est apparu qu'Israël se dirigeait vers une impasse stratégique. Et c'est surtout à l'été 2024 que la division sur la conduite de la guerre et ses objectifs s'est cristallisée", observe l'historienne Frédérique Schillo. "À l'été 2024, le chef d'état-major a déclaré que l'aile militaire du Hamas avait été vaincue, tendant la main aux responsables politiques pour une sortie de guerre. Mais Netanyahu a voulu continuer, plusieurs fronts se sont ouverts."
Le sort des otages vs le sort du HamasAu cours des années 2024 et 2025, les manifestations contre le gouvernement de Benjamin Netanyahu se multiplient. Régulièrement, la foule se masse à Tel-Aviv, sur la "place de la Démocratie", ainsi rebaptisée depuis les défilés de 2023 contre la réforme de la justice, ou chaque samedi soir sur la "place des Otages" avec le slogan "Bring them home now".
"Combien de sang sera encore versé jusqu’à ce que vous partiez?", "Ramenez les otages et partez", est-il scandé lors des rassemblements.
Le retour des otages est l'objectif prioritaire d'une majorité de l'opinion publique israélienne. Mais pas de toute la population, certains prônant la destruction du Hamas et donc la poursuite des opérations militaires à Gaza, à l'image du gouvernement de Benjamin Netanyahu, le plus à droite de l'histoire d'Israël.
"Là va se dessiner le clivage absolu que je décris de cette façon-là: la raison d’État contre le contrat social", décrit le chercheur franco-israélien Denis Charbit dans son entretien à l'Institut Montaigne.
"Une partie de la société est favorable à un cessez-le-feu car c’est la condition pour récupérer les otages, il faut donc se plier à cette condition (du Hamas, NDLR). C’est la base du contrat social israélien qui est en jeu. La vie d’un civil israélien comptera toujours plus que tout", étaye-t-il.
"S’oppose à cette vision celle d’une 'raison d’État', selon laquelle il y a des éléments qui peuvent justifier, parfois, de sacrifier des civils. Comme un cessez-le-feu laisserait le Hamas vainqueur, le gouvernement israélien estime qu’il est plus important de combattre le Hamas que de libérer les otages."
Des manifestants brandissent la photo de l'otage israélien Ofer Kalderon à Tel-Aviv le 23 novembre 2024 © Jack GUEZ / AFPUne vision qui laisse place à des discours nationalistes extrémistes décomplexés sur Gaza ou la Cisjordanie occupée. Les ministres d'extrême droite, Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir, ne cessent de porter des positions contraires au droit international, comme le déplacement forcé des Palestiniens prônant la colonisation ou l'usage de la famine comme arme de guerre.
Mais au fur et à mesure que la guerre se prolonge, la part des Israéliens qui privilégient la libération des otages comme objectif prioritaire augmente, tandis que celle de ceux qui donnent la priorité au renversement du Hamas diminue. Le sort des civils Palestiniens n'a, quant à lui, occupé que peu de place dans les revendications des Israéliens favorables à la fin de la guerre.
Des milliers de personnes manifestent à Tel-Aviv pour exiger la libération des otages, le dimanche 1er septembre 2024 © Jack GUEZ / AFPCette division se reflète dans la pluralité et la complexité de la société israélienne, composée de Juifs - laïques, traditionnels, orthodoxes ou ultraorthodoxes -, d'une importante minorité arabe ou palestinienne citoyenne d’Israël, principalement musulmane, mais aussi chrétienne et druze ou encore incluant des communautés bédouines.
Selon un sondage de l'Israel Democracy Institute paru en septembre 2025, si 66% de la population israélienne estime alors qu'il faut mettre fin à la guerre, cette majorité est nettement plus importante chez les Arabes (93%) que chez les Juifs (60%).
Parmi les Juifs favorables à l’arrêt des combats, 50,5% invoquent les risques encourus par les otages, 16% considèrent que la guerre avait déjà atteint l’essentiel de ses objectifs et 2% jugent nécessaire de cesser de nuire aux habitants de Gaza et d’engager la reconstruction de l’enclave. Chez les Arabes, ces motifs recueillent respectivement 34,5%, 6% et 17,5% des réponses, tandis que 28,5% citent, en deuxième position, le poids devenu excessif des conséquences économiques et sociales.
Outre les divisions sur les objectifs de la guerre et les raisons d'y mettre fin, les fractures identitaires qui traversent la société israélienne alimentent une autre controverse liée à l’effort de guerre: la conscription des Juifs ultraorthodoxes.
Alors que les réservistes enchaînent les mois au front, à Gaza et au Liban contre le Hezbollah, l'exemption d'une majorité des "haredim" (les ultraorthodoxes) scandalise une grande partie de la population.
"Depuis le 7-Octobre, c'est un cycle infernal de guerres ouvertes. Les réservistes n'ont presque pas la possibilité de souffler, et les responsables de l'armée ont tiré la sonnette d'alarme en disant qu'il y avait besoin de ressources humaines. C'était donc mal vu que les ultraorthodoxes échappent à l'armée, d'autant plus qu'ils bénéficient de tout un tas d'autres privilèges", nous explique la spécialiste Frédérique Schillo.
Le 7-Octobre au cœur des législativesAujourd'hui, des cessez-le-feu - qui portent mal leur nom - sont en cours à Gaza et au Liban. Les vingt derniers otages vivants ont été rapatriés le 13 octobre 2025, et la dernière dépouille d'otages a été récupérée fin janvier. Mais les divisions n'ont pas pour autant disparu.
Une majorité d'Israéliens (55%) perçoit la polarisation politique et sociale comme le principal danger pour l'État d'Israël, selon un rapport publié par le Jewish People Policy Institute en juin dernier, devant la menace nucléaire iranienne (23 %) et le conflit israélo-palestinien (18 %). 60 % des Israéliens estiment même qu’il existe un risque réel de violences internes, voire de guerre civile, rapporte i24NEWS.
La polarisation de la société est d'autant plus forte à l'approche des élections législatives du 27 octobre prochain, les sondages montrant le bloc au pouvoir porté par Benjamin Netanyahu et celui de l'opposition mené par Gadi Eisenkot au coude à coude. "Il y a une détestation du parti adverse", remarque Frédérique Schillo.
Le 7-Octobre se retrouve ainsi au cœur de la campagne des législatives. Pour l'historienne Frédérique Schillo, Israël ne "sortira pas du 7-Octobre tant qu'une commission d'enquête n'aura pas fait la lumière sur les défaillances qui ont conduit à ces massacres". "C'est le seul sujet qui fasse actuellement consensus dans la société israélienne, mais Netanyahu le refuse", précise-t-elle.
Benjamin Netanyahu alerté avant les attaques du 7-Octobre? L’accusation qui chamboule la politique israélienne
20:13
Seule une partie de sa base le soutient en ce sens, criant à la conspiration. "Faute d'avoir eu une commission d'enquête, il y a des suspicions, des thèses conspirationnistes, Netanyahu joue là-dessus et ça alimente les divisions de manière très violente", abonde la spécialiste d'Israël.
Fragilisé par les récentes révélations suggérant qu’il aurait pu avoir connaissance des attaques du 7 octobre, Benjamin Netanyahu centre sa campagne sur les questions sécuritaires et assure que les opérations militaires sont loin d'être terminées, que ce soit à Gaza, au Liban, en Iran ou en Syrie. L'opposition axe, quant à elle, sa campagne sur la "réparation du pays", selon Frédérique Schillo.
"Chaque parti a ses martyrs, ses victimes du 7-Octobre, ses familles de victimes, qui sont présentes sur les listes", affirme-t-elle. "Beaucoup d'Israéliens disent qu'ils iront voter avec les images des enfants Bibas dans la tête (Kfir et Ariel Bibas, enlevés par le Hamas à l'âge de 9 mois et de 4 ans et morts lors de leur captivité), avec les images des massacres du 7-Octobre."
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