Les lycéens et étudiants appellent, comme différents syndicats et corporations, à la mobilisation le 17 octobre, le jour de la tentative de résurrection du mouvement des "gilets jaunes". Le gouvernement peut-il faire...
Les lycéens et étudiants appellent, comme différents syndicats et corporations, à la mobilisation le 17 octobre, le jour de la tentative de résurrection du mouvement des "gilets jaunes". Le gouvernement peut-il faire face à une agrégation des colères ? Analyse avec la politiste Emmanuelle Reungoat, maîtresse de conférences à l’université de Montpellier, chercheuse au Cepel (Centre d’études politiques et sociales), rattaché au CNRS et coréalisatrice du documentaire "Des goûts de lutte", sur l’après "gilets jaunes".
Des lycéens, étudiants, syndicats et professions souhaitent se mobiliser le 17 octobre, le jour de l’appel à la résurgence des "gilets jaunes", peut-il y avoir une agrégation des colères ?
C’est une vraie question, il n’est jamais possible de savoir ce qui va se passer, mais on voit que le mouvement des "gilets jaunes" est devenu, dans l’espace des luttes sociales, une référence à laquelle on va revenir, ou dont on va endosser la légitimité. Ça donne à voir la marque mémorielle que le mouvement a laissée, comme une des luttes sans doute les plus importantes de ces dernières décennies.
C’est lié au fait qu’elle proposait une forme de protestation très frontalement confrontationnelle, on vise clairement les lieux de pouvoir, on ne déclare pas forcément les manifestations, c’est une manière de se distinguer de mobilisations syndicales qui étaient considérées comme plus routinisées. Il y a donc là un effet du mouvement des "gilets jaunes" sur la manière d’envisager la protestation et c’est peut-être aussi un appel symbolique. Il sera intéressant de voir qui sera là le 17 octobre.
Le mouvement des "gilets jaunes" peut-il renaître de ses cendres ?
Il a déjà eu lieu, il ne se reproduira pas de la même manière. Certains se sont politisés, ou ont continué à se mobiliser, parfois sur les ronds-points, souvent plutôt en soutien à d’autres causes ou dans des collectifs, des jardins partagés, des pratiques de maraudes, de solidarité. D’autres ont rangé le gilet et sont rentrés chez eux. C’est un mouvement très hétérogène, les trajectoires le sont aussi.
Emmanuelle Reungoat a exploré l’après "gilets jaunes" avec Pierre-Olivier Gaumin dans le documentaire "Des goûts de lutte"
PIXPRO
Il a duré très longtemps, mais il a rencontré des conflits internes, il a subi une forte répression, ce qui a contribué à ce qu’il s’amenuise, c’est aussi pour cela qu’il ne reviendra pas sous la même forme. Des "gilets jaunes" peuvent se remobiliser, mais ce sera un autre mouvement.
Le mouvement "Bloquons tout" avait fait long feu, il y a un an…
Tout à fait, il y avait beaucoup d’attentes pour savoir si ce serait un "gilet jaunes" bis, tous les ans j’ai des échanges avec des journalistes qui me demandent si le mouvement des "gilets jaunes" va revenir, souvent à l’automne, parce que le pouvoir d’achat est toujours faible, le prix de l’essence très fort, ce ne sont jamais les raisons qui manquent, on est dans des sociétés très inégalitaires, mais ça ne fait pas forcément une mobilisation.
Avec "Bloquons tout", il y avait les mêmes enjeux. Le mouvement lycéen, ce n’est pas tout à fait la même sociologie, pas les mêmes profils, pas tout à fait les mêmes revendications, c’est aussi un mouvement qui est un peu plus homogène idéologiquement.
Mais il y a parfois des phénomènes de désectorisation.
Oui, c’est ce qui peut contribuer à ce qu’un mouvement devienne très important, l’idée que des gens issus de milieux très différents vont se mobiliser ensemble, ou côte à côte. En 1968, il y a eu d’abord les étudiants, plutôt de la classe moyenne, puis une énorme mobilisation ouvrière. C’est l’enjeu souvent de la convergence des luttes, que les gens puissent se retrouver sur des modes d’action qui sont les mêmes, avec des intérêts au moins compatibles.
Est-ce que cela aura lieu ? Je n’en sais rien. Mais le mouvement des lycéens rejoint une partie des revendications portées par d’autres secteurs sociaux, notamment la demande de l’intervention de l’État, de plus de budget, du maintien des services publics et de la réduction des inégalités. Il y a aussi un ancrage dans des valeurs, des discours de l’univers de la gauche, avec un positionnement antifasciste.
Vivra-t-on ce samedi une parenthèse ou un tournant dans le mouvement lycéen ? Les “gilets jaunes” peuvent-ils renaître de leurs cendres, sous l’effet des appels lancés sur les réseaux sociaux et venir élargir le front social ouvert par la jeunesse, avec l’appui des syndicats et des professions en crise, comme les agriculteurs ? Sous la pression de la contestation née le 21 septembre dans l’académie de Créteil (Val-de-Marne), le gouvernement a annoncé des premières mesures et entamé le dialogue avec les élèves, reçus jeudi, par le ministre de l’Éducation. Mais des blocus se poursuivent et la mobilisation reste émaillée de heurts avec les forces de l’ordre. Le Premier ministre a dénoncé, jeudi, la transformation du "mouvement lycéen" en "un mouvement de violences urbaines". Éprouvés par la gestion de la crise dans leurs établissements, les proviseurs exprimaient eux aussi, leur ras-le-bol, au même moment, avec une opération “Rideau”.
Le mouvement lycéen a été émaillé de violences, d’accusations d’un recours à la force disproportionné pour le maintien de l’ordre, sont-elles équivalentes ce qu’on a pu connaître pendant la crise des "gilets jaunes" ?
On peut l’inscrire dans une forme de continuité. On note une évolution, sur les dernières décennies, vers des formes de brutalisation du maintien de l’ordre. Cela s’applique d’abord aux émeutes de banlieue en 2005, puis lors des manifestations contre la loi travail à partir de 2016.
C’est une stratégie ?
Oui, c’est un choix politique et c’est lié aussi aux réformes, à l’organisation de la police, dans les années 2000, il y a des restrictions budgétaires, la mise en place de la politique du chiffre, une diminution de moyens, on n’a pas assez d’effectifs, donc on va avoir recours à des unités qui ne sont pas formées au maintien de l’ordre. La doctrine traditionnelle, c’était de maintenir à distance, alors que la Bac, sa mission c’est de faire du "saute dessus" et des interpellations.
Il y a aussi l’usage d’armes qui produisent des mutilations, c’est lié à des choix répressifs, avec une culture gouvernementale qui est d’illégitimer les mouvements sociaux et focaliser l’attention médiatique sur les violences manifestantes, plutôt que sur les revendications, ça c’est très classique.
Le Monde a comparé le nombre de gardes à vue (7 950 au 13 octobre, NDLR), sur une durée à peu près similaire, il y en a eu davantage dans le mouvement des lycéens que pour les "gilets jaunes". Il y a aussi un usage de l’appareil judiciaire, on l’a vu avec les "gilets jaunes", il y a eu beaucoup de comparutions immédiates. À partir de 2015, des éléments législatifs de l’état d’urgence ont également été intégrés dans le droit commun et utilisés à l’encontre des mouvements sociaux, des assignations à résidence, des limitations d’accès à l’espace public par exemple.
Plus de 500 actions sont envisagées, ce samedi, notamment des blocages et rassemblements sur des ronds-points. Une soixantaine de manifestations étaient également en cours de structuration, jeudi. Selon une note confidentielle du renseignement territorial consultée par RMC, entre 50 000 et 100 000 personnes sont attendues dans les rues en France, hors Paris, où 20 000 à 40 000 personnes pourraient également défiler.
Les mouvements qui surgissent ainsi en dehors du cadre syndical sont-ils, dans le même temps, devenus plus violents ?
La domination du champ de la protestation par le mouvement syndical a très importante jusqu’à la première moitié du XXe siècle, dans les années 1960, les mouvements féministes, environnementaux sortent du cadre syndical, puis les altermondialistes à la fin des années 1990, début des années 2000, ensuite tous les mouvements post-2008 qui suivent la crise économique et sont plutôt, en Europe et aux États-Unis, des mobilisations citoyennes d’occupation de l’espace public (Occupy, les Indignés, Nuit debout, "gilets jaunes"…).
Le mouvement des "gilets jaunes", s’il fait référence, c’est aussi parce que les gens ont l’impression qu’il a obtenu des choses.
Ce sont des mouvements effectivement difficiles à gérer, parce qu’ils sont très horizontaux. Ils gagnent souvent en violence, en radicalité, en interaction avec l’attitude des gouvernements. Or, il y a une doctrine qui a été suivie par pas mal de gouvernements ces dernières années, qui est plutôt de ne pas donner satisfaction aux revendications, ça contribue à ringardiser la manif. C’était l’objectif, que les gens se disent que manifester ça ne sert à rien, mais ça produit aussi des recours à la désobéissance civile ou à la violence. Le mouvement des "gilets jaunes", s’il fait référence, c’est aussi parce que les gens ont l’impression qu’il a obtenu des choses.
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Le gouvernement, pour le mouvement lycéen, a mis du temps à répondre aux revendications. En général, soit ça essouffle le mouvement, soit ça produit une montée en radicalité, ou une expansion.