Face à la colère légitime des étudiants et des lycéens, le gouvernement doit renoncer à son projet d’augmentation des frais d’inscription des étudiants étrangers à l’université, et instaurer une réelle gratuité de l’enseignement supérieur public, estiment David Flacher et Hugo Harari-Kermadec, professeurs d’économie et de sociologie.
Les revendications du mouvement des lycéens ne manquent pas. Leur extension au monde universitaire est naturelle : le manque de place dans le supérieur augmente la sélection, sélection d’autant plus violente et inégalitaire que tous les lycéens ne bénéficient pas des mêmes conditions d’étude. Les moyens dévolus à l’éducation publique sont notoirement insuffisants, qu’ils concernent les locaux, l’accès aux études, ou le taux d’encadrement. En moins de dix ans, le président de la République a déroulé un boulevard à l’enseignement privé, qui a vu sa part s’accroître fortement, notamment dans le supérieur, le nombre d’étudiants dans le privé passant de près de 600 000 en 2018 à près de 800 000 en 2025.
Le discours ambiant du gouvernement consiste à affirmer que l’Etat n’a plus les moyens de financer les services publics. Cette antienne n’a pourtant aucun fondement sérieux : l’éducation constitue un investissement collectif qui construit les conditions d’un bon fonctionnement de notre économie, en même temps qu’un basculement vers le privé est plus coûteux et éminemment inégalitaire.
Développement généralisé de l’endettement des étudiantsDans une tentative d’endiguer le mouvement social, le ministre de l’Education nationale a annoncé l’abandon du projet d’instaurer des frais d’inscription en BTS et en classe préparatoire aux grandes écoles. C’est une victoire qui ne doit masquer ni les logiques qui avaient conduit le ministère à mettre le projet sur la table, ni les perspectives de hausses successives qu’elles annonçaient. Comme le dit le ministre, assez maladroitement, « c’est une mesure qui n’a pas été travaillée dans ces quinze derniers jours ». Et pour cause !
La question de l’augmentation généralisée des frais d’inscription à l’université l’illustre parfaitement. Déjà lors de la campagne de 2016 d’Emmanuel Macron, une note d’un conseiller du futur président de la République fuite malencontreusement et révèle l’esprit de « réforme » qui anime l’équipe. Dans cette note, il apparaît souhaitable, mais indicible au risque de faire « hurler les âmes sensibles », de relever les frais d’inscription (entre 4 000 et 8 000 euros à l’université et jusque 20 000 euros pour les étudiants en grandes écoles), en favorisant le développement généralisé de l’endettement des étudiants auprès des grandes banques commerciales. La méthode ? « Y aller doucement mais commencer tout de suite », poursuit la note. Il s’agit d’« instaurer la sélection mine de rien » en appelant « bachelors » ces licences qui « pourront sélectionner à l’entrée comme [elles] voudront et faire payer des droits (au départ de 1 000 euros) ».
L’auteur de la note pousse le cynisme jusqu’à penser le maintien de formations gratuites selon le « mode ancien […] au nom de la “défense du service public contre la marchandisation” », car celles-ci « seront bientôt désertées, sauf par les militants de l’Unef qui mettent six ans à faire une licence ».
Assécher les financements des services publics tout en en augmentant le prix des étudesAu vu des résistances qui ont ralenti le projet présidentiel, il n’est pas très étonnant que le gouvernement s’évertue à accélérer la cadence ces derniers mois : les universités supposément autonomes se voient contraintes par décret de mettre en œuvre la stratégie si mal nommée « Bienvenue en France », qui augmente les droits d’inscription des étrangers non ressortissants de l’Union européenne. Elles se retrouvent également étranglées par l’absence de compensations financières de décisions nationales.
Or quoi de plus efficace, pour développer l’éducation privée, que d’assécher les financements des services publics tout en en augmentant le prix des études pour les familles dans le secteur public ?
La jeunesse porte des revendications légitimes dont celle de la gratuité des études, reconnue par la Constitution. S’il veut éviter un embrasement encore plus large, le gouvernement serait bien inspiré d’y répondre et en particulier : d’abroger la stratégie « Bienvenue en France » et les actes légaux qui la fondent ; et d’instaurer une réelle gratuité de l’enseignement supérieur public, en interdisant par la loi les frais d’inscription dans tous les établissements publics, y compris dans les universités qui se sont engagées, parfois depuis des années, dans leur augmentation. Le coût budgétaire d’une telle mesure se limiterait à 500 millions d’euros, selon le rapport IGESR-IGF de janvier 2025 [PDF]. Il est sans commune mesure avec les moyens publics accordés à l’apprentissage, où les 8 milliards dépensés chaque année ont profité à des établissements privés à but lucratif, sans garantie de qualité éducative ni effet sur l’insertion professionnelle.
A défaut d’une telle réponse, toutes les promesses qui pourraient être faites aujourd’hui ne manqueraient pas de voler en éclats à la première occasion.
David Flacher, professeur d’économie, Université de Technologie de Compiègne, et Hugo Harari-Kermadec, professeur de sociologie, Université d’Orléans.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.