IQNA-Selon le traducteur bosniaque du Coran, traduire le Coran ne consiste pas seulement à transmettre des mots d’une langue à une autre, mais aussi à tenter de restituer une partie de ses valeurs stylistiques et de sa richesse sémantique.
A l’occasion de la Journée mondiale de la traduction et du traducteur, célébrée le 30 septembre, le chercheur et traducteur bosniaque du Coran Asad Duraković revient sur son parcours, les difficultés de la traduction du texte coranique et la nécessité, selon lui, de poursuivre ce travail au fil des générations.
Pour lui, traduire le Coran ne consiste pas seulement à transmettre des mots d’une langue à une autre, mais aussi à tenter de restituer une partie de ses valeurs stylistiques et de sa richesse sémantique.
Il estime également que le monde musulman doit procéder à une relecture scientifique et institutionnelle du Coran afin de lui redonner une place plus active dans la vie contemporaine.
Une traduction née d’une motivation à la fois spirituelle et scientifique
La première édition de la traduction du Coran d’Asad Duraković en bosniaque a été publiée en 2004 par les éditions Svjetlost à Sarajevo, à 7 000 exemplaires. Le traducteur explique que plusieurs motivations l’ont conduit vers ce qu’il considère comme le projet de traduction le plus important de sa vie.
Avant de traduire le Coran, il possédait déjà une longue expérience de la traduction littéraire. Il avait notamment traduit de l’arabe vers le bosniaque des recueils de poésie, des récits, des romans et d’autres œuvres. Mais, souligne-t-il, le Coran est « complètement différent ».
Sa première motivation était religieuse. En tant que musulman, il ressentait le besoin de rapprocher le texte coranique de lui-même. Selon lui, lorsqu’une personne traduit un texte aussi important et complexe, le processus de traduction lui permet également de mieux le comprendre, d’en découvrir les multiples significations et de rencontrer des beautés parfois difficiles à saisir.
Sa formation d’arabisant constituait également une motivation. Il souhaitait transmettre, dans la mesure du possible, une partie de la beauté du texte original. Il estimait que les traductions précédentes, tout en ayant chacune leur valeur et leur importance historique, n’avaient pas suffisamment rendu certains aspects essentiels du texte arabe.
Plus de vingt ans de lecture ont conduit à une nouvelle traduction
Durant plusieurs décennies, Duraković avait publié des articles scientifiques consacrés au style du Coran, à ses capacités stylistiques et à son caractère particulier. Ces articles ont ensuite été réunis dans un ouvrage intitulé Le style comme argument : dans les profondeurs du texte coranique, publié en bosniaque, dont une version anglaise est également disponible sur Internet.
Après la publication de sa traduction en 2004, le Coran est resté présent dans sa vie. Chaque mois de Ramadan, il accomplissait un « khatm », c’est-à-dire qu’il relisait l’intégralité du Coran au cours du mois. Cette pratique s’est poursuivie pendant plus de vingt ans.
Au fil de ces lectures, il affirme avoir acquis de nouvelles compréhensions du texte, parfois différentes de celles qu’il avait auparavant, et avoir trouvé de meilleures solutions de traduction. Il a consigné ces observations pendant toutes ces années avant de décider de publier une version largement révisée et corrigée.
Cette deuxième édition est parue dans les derniers jours de 2025, sous la responsabilité du Centre d’études avancées de Sarajevo.
Pour le traducteur, le texte original ne change pas, mais le lecteur, lui, change avec le temps. Les conditions, les connaissances, l’expérience et la compréhension évoluent. Il considère donc que le rapport du traducteur au texte peut lui aussi évoluer.
À ses yeux, la traduction du Coran est ainsi un processus. Tant que le monde et la vie continueront, de nouvelles traductions et de nouveaux commentaires du Coran existeront. Il estime qu’un traducteur qui considérerait sa propre traduction comme définitive ferait preuve d’une forme d’orgueil.
Restituer le rythme, les rimes et les caractéristiques stylistiques
Pour Duraković, l’un des principaux défis de la traduction du Coran réside dans la transmission de ses valeurs stylistiques. Il cite notamment les rimes, le rythme, les équilibres et oppositions syntaxiques, certaines répétitions, ainsi que la richesse des figures littéraires.
Il reconnaît qu’un traducteur ne peut pas restituer toute la beauté du texte original. Toutefois, il estime qu’il doit au moins tenter de montrer au lecteur qui ne connaît pas l’arabe à quel point le style du Coran est remarquable.
Dans sa traduction, il a donc utilisé des rimes correspondant au texte original, en tenant compte du fait que le Coran présente, dans de nombreux passages, une prose rythmée, musicale et rimée. Il a même ajouté, à la fin de son ouvrage, une liste des rimes classées par sourate.
Il explique également avoir eu recours à des inversions syntaxiques, à la musicalité, aux rimes internes et à d’autres procédés stylistiques.
Selon lui, les réactions des lecteurs après la première édition ont été très positives. Certains lui ont indiqué que sa traduction « se lisait autrement », ce qui montrait, à ses yeux, qu’ils avaient perçu l’objectif de son travail.
Le traducteur souligne toutefois que toute tentative de traduction reste inférieure aux capacités du texte original.

Les difficultés liées aux mots à plusieurs significations
Une autre difficulté importante concerne la polysémie des mots arabes. Certains termes possèdent plusieurs significations possibles et le traducteur doit alors décider laquelle retenir dans le texte traduit.
Dans de nombreux cas, explique Duraković, il est nécessaire d’utiliser des notes de bas de page et des explications afin de signaler d’autres significations importantes qui n’ont pas pu être intégrées directement dans le texte.
Il donne notamment l’exemple de l’expression « yawm al-din » dans la sourate Al-Fatiha. Cette expression est généralement traduite par « Jour du Jugement » ou « Jour de la Résurrection ». Selon lui, cette traduction comporte une connotation négative, alors que l’expression originale pourrait, dans son interprétation, comporter une dimension positive liée à l’idée de foi.
Il évoque également le terme « atqa » et ses différentes formes, souvent associés à l’idée de « crainte de Dieu ». Dans la langue bosniaque, cette conception a contribué à l’usage d’expressions renvoyant à la crainte ou à la piété. Mais Duraković estime que le terme peut aussi renvoyer à l’idée d’être attentif dans sa relation avec Dieu, de faire preuve de prudence, d’éviter certains comportements et d’agir avec prévoyance.
Dans sa nouvelle traduction, il affirme avoir réexaminé de nombreux exemples de ce type. Il considère qu’une importance excessive a parfois été accordée à la crainte de Dieu, alors qu’il faudrait également mettre en avant l’amour de Dieu. Il oppose ainsi la peur, qu’il décrit comme pouvant rendre l’être humain passif, à l’amour, qu’il associe à l’action positive et constructive.
La fidélité au Coran ne signifie pas une traduction littérale
Duraković rejette l’idée selon laquelle une traduction littérale serait nécessairement la forme la plus fidèle au texte original. Selon lui, lorsque le texte possède des capacités stylistiques aussi importantes que celles du Coran, une traduction strictement mot à mot risque au contraire de faire disparaître une dimension essentielle du texte.
Il précise que le Coran possède une grande richesse littéraire et de très importantes capacités stylistiques, tout en soulignant qu’il ne considère pas le Coran comme une œuvre artistique. Pour lui, une œuvre artistique recrée et transforme la réalité, tandis que le Coran n’est pas une recréation de la réalité, mais se situe, selon sa conception, au plus haut niveau de la réalité.
Il revient également sur le terme coranique « bayan », souvent traduit par « parole » ou « discours ». À ses yeux, cette traduction ne rend pas toute la portée du terme, qui peut renvoyer à une parole élaborée, à l’éloquence et à la rhétorique.
Il en conclut que transmettre les valeurs littéraires du texte original n’est pas contraire à la fidélité. Au contraire, il considère que cette transmission constitue une partie de la véritable fidélité au texte.
Il affirme néanmoins que sa propre traduction n’est pas définitive. Il espère seulement avoir franchi une étape importante par rapport aux traductions existantes et considère que d’autres pourront poursuivre le travail.
Une relecture du Coran pour le monde contemporain
Pour Duraković, la question de la traduction est liée à une réflexion plus large sur la place du Coran dans le monde musulman contemporain.
Il évoque la progression de l’islamophobie dans le monde et estime qu’il est nécessaire de mettre en avant ce qu’il considère comme l’essence du message coranique, notamment la fraternité entre les êtres humains. Il rappelle que le Coran présente la diversité des peuples et des tribus comme un moyen de se connaître mutuellement et affirme que, si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de tous les êtres humains une seule communauté.
Selon lui, le cœur de l’islam est donc le « cosmopolitisme », compris comme une expression de la volonté divine. Il estime également que les musulmans ne doivent pas juger la foi et la religion des autres, cette question relevant de Dieu.
Le traducteur estime par ailleurs que le monde musulman souffre aujourd’hui d’une forme de stagnation. Il considère que la tradition et les tendances conservatrices occupent une place trop importante et affirme que les textes religieux doivent être relus dans les conditions du monde contemporain.
Il appelle ainsi à une « relecture scientifique et institutionnelle » du Coran, qui permettrait, selon lui, de contribuer au progrès du monde musulman. Il souhaite notamment que le texte coranique soit abordé de manière plus active dans le contexte de la vie contemporaine.
Il estime que le Coran est aujourd’hui trop souvent réduit à une répétition verbale et rituelle, alors qu’il devrait retrouver une place concrète dans la vie. Pour lui, une nouvelle forme de réinterprétation est nécessaire afin de contribuer à la revitalisation du monde musulman.
Un message particulier pour les jeunes
À la fin de l’entretien, Duraković appelle particulièrement les jeunes à revenir au Coran avec davantage de curiosité spirituelle et intellectuelle. Il estime qu’il ne faut pas limiter le Coran aux rites et aux pratiques religieuses.
Il accorde également une grande importance au rôle des savants et des religieux. Selon lui, ceux-ci doivent réexaminer leur propre position, leur compréhension du texte et leur lecture du monde contemporain.
Il critique enfin la séparation entre les « sciences islamiques » et les autres sciences. À ses yeux, cette distinction, qui oppose les sciences religieuses à des disciplines comme la chimie, la physique ou la philosophie, a eu de lourdes conséquences dans l’histoire du monde musulman.
Pour le traducteur bosniaque, le Coran doit donc continuer à être lu, traduit, étudié et interprété à travers les générations. Le texte reste le même, mais les lecteurs, les sociétés et les contextes changent. C’est dans cette relation constamment renouvelée entre le texte et son époque qu’il situe la nécessité de poursuivre le travail de traduction et de compréhension du Coran.
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