IQNA-La mosquée Al-Aqsa ne représente pas seulement un lieu saint ou un enjeu géopolitique.
Selon Abdelmadjid Ben Habib, docteur en sciences sociales, enseignant à l’université de Tlemcen en Algérie et chercheur en sciences islamiques et en études coraniques, elle constitue un point de rencontre de l’histoire prophétique et un axe de la quête de justice de la communauté des croyants.
Dans un entretien accordé à l’agence coranique IQNA, le chercheur explique que la prière et le dialogue avec Dieu, d’une part, et le dialogue entre les croyants dans l’espace des mosquées, d’autre part, constituent les deux dimensions d’une même réalité civilisationnelle. Il estime ainsi qu’une nouvelle réflexion sur le rapport entre foi et géographie politique permet de considérer Al-Aqsa dans une perspective dépassant les seules questions géopolitiques.
L’entretien revient également sur le rôle des mosquées dans la défense des opprimés, la place d’Al-Aqsa dans le récit coranique, son lien avec les familles d’Abraham et d’Imran, ainsi que les moyens permettant de maintenir vivante la question de Jérusalem dans la conscience des générations futures.
La mosquée, un espace lié à la justice
Interrogé sur le rôle de la mosquée dans le Coran, Abdelmadjid Ben Habib souligne que le terme « mosquée » dérive de la racine arabe « s-j-d », associée à la soumission. Selon lui, cette soumission à Dieu ne peut être comprise comme une attitude enfermée dans la seule relation individuelle avec le Créateur. Elle implique également de renoncer à l’injustice envers autrui.
Le chercheur établit ainsi un lien entre l’appel coranique à la justice et l’orientation du visage vers Dieu dans les lieux de culte. Il présente cette relation comme une articulation entre deux dimensions : une dimension verticale, celle de la soumission à Dieu, et une dimension horizontale, celle de la justice dans les relations humaines.
Il considère qu’une soumission qui ne conduit pas à la justice reste incomplète. La prière devient alors un moment permettant de réexaminer les relations avec les autres et de réfléchir aux rapports de pouvoir et aux injustices présentes dans la société.
Cette conception est également mise en relation avec le verset 40 de la sourate Al-Hajj, qui évoque les monastères, les églises, les synagogues et les mosquées où le nom de Dieu est abondamment invoqué. Abdelmadjid Ben Habib rappelle que ce verset intervient dans le contexte de l’autorisation de combattre pour défendre ceux qui avaient été injustement expulsés de leurs maisons. Il en déduit que la protection des lieux de culte et le soutien aux opprimés sont deux aspects d’une même action.
Des mosquées mobilisées pour faire vivre la mémoire d’Al-Aqsa
Pour le chercheur algérien, la solidarité avec Al-Aqsa ne devrait pas se limiter aux slogans. Il propose que les mosquées du monde musulman donnent une dimension concrète à cette solidarité.
Les prédicateurs pourraient notamment consacrer des sermons ou des enseignements à un verset coranique ou à un hadith consacré à Al-Aqsa. L’objectif serait de faire en sorte que Jérusalem demeure présente à la fois dans le discours public et dans le rappel de Dieu.
Le chercheur évoque également la nécessité d’initiatives éducatives destinées aux enfants et aux jeunes. Celles-ci pourraient présenter l’histoire d’Al-Aqsa en relation avec la lignée de la famille d’Abraham, depuis Abraham et Ismaël, associés dans son propos à la Mosquée sacrée de La Mecque, jusqu’à Jacob et ses descendants, ainsi qu’à Zacharie et Marie, liés à Al-Aqsa.
Une autre possibilité serait de développer des réseaux de communication entre imams et mosquées à travers le monde musulman afin de transformer la commémoration de Jérusalem en une démarche continue et coordonnée, plutôt qu’en une action ponctuelle.
Le chercheur cite également la collecte de contributions financières et l’envoi de messages symboliques de soutien aux habitants de Jérusalem et aux « mourabitoun », qu’il présente comme les personnes présentes et gardant la mosquée Al-Aqsa. Il voit dans ces initiatives une expression concrète de la solidarité.
Al-Aqsa et la continuité de l’histoire prophétique
Abdelmadjid Ben Habib accorde une place centrale au premier verset de la sourate Al-Isra, dans lequel le Coran évoque le voyage nocturne du Prophète Muhammad (psl) depuis la Mosquée sacrée jusqu’à la mosquée Al-Aqsa, « dont Nous avons béni les alentours ».
Selon lui, ce voyage ne relie pas simplement deux lieux distincts. Il représente le lien entre deux extrémités d’une même chaîne historique et spirituelle : la Mosquée sacrée, associée à la famille d’Abraham et à Ismaël, et Al-Aqsa, associée dans son analyse à la famille d’Imran, notamment Zacharie, Jean, Marie et Jésus.
Il considère que la mention coranique de la bénédiction des alentours d’Al-Aqsa concerne l’ensemble de cette région sacrée et que l’importance du lieu ne repose donc pas uniquement sur ses pierres ou son architecture. Elle est également liée à l’héritage d’une lignée de prophètes et de croyants qui s’est développée dans cette terre au fil des générations.
Le chercheur présente également le passage de la première qibla, Al-Aqsa, à la qibla définitive, la Mosquée sacrée, non comme une rupture, mais comme une continuité. Pour lui, les deux mosquées constituent deux maillons d’une même chaîne liée à la famille d’Abraham.
Dans cette perspective, Al-Aqsa devient un symbole reliant l’histoire prophétique à l’accomplissement du message islamique.
Al-Aqsa comme symbole d’unité
Interrogé sur la possibilité de faire d’Al-Aqsa un facteur d’unité de la communauté musulmane, Abdelmadjid Ben Habib souligne que le lieu est, dans son interprétation, associé à plusieurs prophètes et à plusieurs générations de croyants. Il le décrit donc symboliquement comme un « lieu de rencontre », plutôt que comme la propriété exclusive d’un groupe.
Selon lui, cette dimension permet de considérer Al-Aqsa comme un symbole d’unité qui dépasse les appartenances limitées à une communauté particulière ou à une identité nationale. La défense d’Al-Aqsa ne serait alors pas seulement la défense d’un espace géographique, mais s’inscrirait dans la continuité du monothéisme associé aux familles d’Abraham et d’Imran.
Le chercheur relie cette approche aux difficultés contemporaines qu’il décrit comme une fragmentation de l’identité. Dans son analyse, la question d’Al-Aqsa ne devrait donc pas être réduite à celle d’un seul courant ou d’un seul groupe, mais être comprise à travers la continuité de l’héritage prophétique.
Il estime également que cette dimension peut contribuer à dépasser certaines divisions et à replacer la question de Jérusalem dans une perspective plus large, fondée sur l’unité des croyants.
Une stratégie en trois dimensions pour maintenir vivante la question de Jérusalem
Pour maintenir vivant l’idéal de Jérusalem, Abdelmadjid Ben Habib propose une stratégie reposant sur trois dimensions : verticale, horizontale et générationnelle.
La dimension verticale consiste à relier les pratiques quotidiennes et les invocations, notamment la prière et la supplication, à la Mosquée sacrée et à Al-Aqsa, afin que ces deux lieux demeurent présents dans le discours religieux quotidien.
La dimension horizontale repose sur le dialogue entre les croyants autour du sens, des fondements et de la manière de mettre en pratique le modèle représenté par les deux mosquées. Ces échanges pourraient se tenir dans les mosquées en dehors des temps de prière, notamment lors de réunions ou d’activités éducatives.
Le chercheur insiste toutefois sur la nécessité d’éviter que la mosquée devienne un instrument de division entre les croyants. Il renvoie à cet égard au verset 107 de la sourate At-Tawba, qui évoque ceux qui construisent une mosquée dans le but de nuire, de favoriser la division entre les croyants et de soutenir ceux qui combattent Dieu et Son Messager.
Enfin, la dimension générationnelle consiste à orienter cette stratégie vers les jeunes générations grâce à la transmission et au récit. Cette approche s’appuierait notamment sur les récits coraniques relatifs à la famille d’Abraham, à la famille d’Imran et aux enfants d’Israël.
L’objectif serait ainsi que la question d’Al-Aqsa ne soit pas perçue uniquement comme un événement géostratégique passager, mais qu’elle s’inscrive dans une représentation plus large de l’identité fondée sur la foi.
En conclusion, Abdelmadjid Ben Habib résume le message qu’il attribue au Coran sur la mosquée comme celui d’un refuge où le croyant entretient un dialogue vertical avec son Seigneur et un dialogue horizontal avec son frère dans la foi. Selon lui, cette interaction transforme la soumission à la vérité en justice parmi les hommes et relie l’espace sacré de la mosquée à une même voie pour une génération de croyants, malgré leurs différences d’opinion.
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