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Katie Kitamura : “La manière dont on lit transforme l’histoire”

Дата публикации: 29-09-2026 10:53:47


L’autrice américaine trouve une forme narrative vertigineuse pour mettre en scène le désarroi d’une femme face aux différents rôles que la société lui impose.


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L’autrice américaine trouve une forme narrative vertigineuse pour mettre en scène le désarroi d’une femme face aux différents rôles que la société lui impose.

Dans la droite ligne des Pleureuses (2017) et Intimités (2023), ce troisième roman traduit en français de Katie Kitamura est particulièrement troublant. Dans L’Audition, l’autrice américaine semble en effet s’immerger dans le désarroi sans fin de sa narratrice. Confrontée aux discours et aux attentes des hommes qui l’entourent, cette comédienne célèbre va être ébranlée dans ses certitudes, et conduite à revisiter sa vie privée et professionnelle. Kitamura construit ici un texte déstabilisant où deux récits se font face, où les identités de chacun·e sont subtilement questionnées, et interroge les différents rôles que doit endosser une femme au cours de sa vie. Rencontre à Paris.

Comment avez-vous imaginé cette narratrice ?

Katie Kitamura – Elle a commencé à émerger parce que j’ai pris conscience que dans ma vie il y a des fractures, particulièrement depuis que j’ai des enfants. Je suis une certaine personne avec eux, une autre quand j’écris, une autre devant mes étudiants et encore une autre quand je suis avec mon compagnon. Je voulais mettre en avant cette sensation d’être fracturée.

La narratrice n’a pas de prénom et on ne saura rien de son passé, de son enfance.

Souvent, le passé est utilisé pour expliquer l’état psychologique dans lequel se trouve le personnage. Comme s’il y avait une continuité parfaite chez les gens entre leur enfance et le moment qu’ils sont en train de vivre. Je crois au contraire qu’il n’y a pas tellement de cohérence dans ce que nous sommes. Aussi, j’apprends à connaître chacun de mes personnages en écrivant le livre. Je regarde comment ils se comportent. J’occulte les éléments biographiques relatifs à leur passé en faisant le pari que le lecteur peut s’immerger dans leur tête. C’est ce qui va donner accès à la façon dont ils appréhendent le monde dans lequel ils sont, mieux que ne l’aurait fait un retour dans le passé.

Vous allez à l’encontre du roman américain, qui nous indique toujours le nom de famille, l’enfance, le milieu social d’origine.

L’un des merveilleux avantages de grandir en tant qu’enfant d’immigrés, c’est que j’ai eu deux héritages littéraires, et peut-être même trois, puisque j’ai lu toute la grande littérature américaine et japonaise, et la littérature européenne que mes parents aimaient beaucoup.

Qu’est-ce qui relèverait de la littérature japonaise dans votre travail ?

Mes livres sont très courts, avec un certain dépouillement dans l’écriture. Dans la littérature japonaise que j’adore, comme les romans de Kawabata, il y a souvent des huis clos, peu de personnages, une atmosphère quasiment claustrophobique qu’on peut retrouver ici. J’ai étudié la littérature américaine, mais peut-être que j’écris contre le roman américain.

Cette question n’est pas seulement présente dans la forme : votre héroïne se demande toujours si elle doit être avec ou contre ce qui l’entoure.

J’ai toujours été intéressée par l’idée d’unifier la forme et le sujet d’un texte. J’ai particulièrement travaillé là-dessus dans L’Audition. Avec ce roman, j’ai voulu m’intéresser aux ruptures qui traversent une vie. J’ai décidé d’utiliser la forme du livre pour mettre en scène une rupture et la faire ressentir aux lecteurs.

Avec ces deux parties en miroir, vous semblez surtout apprécier de déstabiliser vos lecteurs.

C’est intéressant de voir comment on interprète ce livre. J’avais en tête trois ou quatre façons différentes de le lire, mais les lecteurs en ont trouvé bien d’autres. Je suis intimement convaincue que la lecture est un des actes les plus créatifs qui soient, au moins autant que l’écriture. Je voulais écrire L’Audition comme une collaboration entre mes lecteurs et moi. Par exemple, en lisant la première scène du livre, on peut penser qu’il s’agit d’une relation amoureuse entre une femme et un homme plus jeune, mais rapidement on se rend compte que ce n’est pas le cas. Chaque lecteur transporte avec lui toutes sortes d’idées préconçues qu’il projette sur la narration. Je voulais, dès cette première scène, adresser un signe au lecteur pour qu’il prenne conscience du rôle que lui-même va jouer, qu’il comprenne que la façon dont il lit le livre va transformer l’histoire.

La narratrice se sent tout le temps menacée, est-ce que c’est une métaphore de ce que vit aujourd’hui chaque femme ?

Oui, c’est un livre qui parle du gaslighting et de la façon dont la narratrice est confrontée à plusieurs réalités imposées par les hommes qui l’entourent. Trump est au pouvoir, on est très conscient de la façon dont il manipule la réalité, avec ce patriarcat obscène qui nous dirige.

La présence de Trump impacte votre vie d’écrivaine ?

Oui. Modifier le vocabulaire a été une des premières choses que Trump a faites. Tous les gouvernements autocratiques tentent de contrôler le langage. De ce fait-là, utiliser une langue aussi précise que possible devient un des pouvoirs de l’écrivain. Paradoxalement, la rapidité incroyable avec laquelle Trump s’applique à dégrader le langage montre aux écrivains l’importance et le pouvoir des mots.

Katie Kitamura, L’Audition. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy (Stock), 208 p., 20 €.

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