La France est en position de force sur l’intelligence artificielle et les data centers grâce à l’électricité décarbonée dont elle dispose en quantité. Pour Sylvain Waserman, président de l’Agence de la Transition écologique (Ademe), cet avantage doit servir à renforcer notre souveraineté numérique et réduire notre empreinte carbone.
Le numérique occupe désormais une place essentielle dans notre économie et nos entreprises, mais aussi dans nos vies quotidiennes. Pourtant, la France et l’Europe restent largement dépendantes d’acteurs étrangers pour une grande partie des plateformes, des technologies et des appareils électroniques. Cette dépendance constitue un risque stratégique. Elle touche à la fois nos données, nos usages et notre capacité à maîtriser les technologies qui structurent l’économie.
Après que la France a manqué plusieurs rendez-vous du numérique (l’essor d’internet, des moteurs de recherche ou encore des réseaux sociaux), émerge aujourd’hui celui de l’intelligence artificielle [IA, NDLR] et des centres de données. Cette fois, notre pays dispose d’un avantage considérable : son électricité décarbonée.
Le progrès exponentiel de l’IA représente une opportunité inédite pour la France. Notre pays se positionne désormais comme le plus attractif au monde pour construire des centres de données. En 2025, il est celui qui a attiré le plus d’investissements étrangers pour leur construction : 69 milliards de dollars contre 29 milliards pour les Etats-Unis (deuxième pays du classement), selon la Cnuced [Conférence des Nations unies sur le Commerce et le Développement].
Cet attrait pour la France est précisément lié à son électricité abondante, compétitive et décarbonée, grâce au nucléaire et aux renouvelables. L’électrification de l’économie française devient ainsi un différenciateur stratégique.
Arthur Mensch, patron de Mistral IA qui fait la fierté de la French Tech, l’a parfaitement compris en investissant massivement dans les capacités de calcul en France. Alors que la demande d’hébergement de données explose, et que près de deux tiers de nos usages numériques sont hébergés à l’étranger, l’enjeu est de capter dans notre pays davantage de la chaîne de valeur de l’IA : infrastructures, modèles, services et recherche.
Bâtir un modèle d’efficacité environnementaleCette course à la puissance informatique ne peut pas être sans limite. Nous ne pouvons pas faire l’économie d’une réflexion sur les usages, et si nous voulons faire des centres de données un atout industriel solide, nous devons bâtir un modèle d’efficacité environnementale du numérique. C’est ce que démontrent les travaux prospectifs de l’Ademe [l’Agence de la Transition écologique] : dans les scénarios « Transitions 2050 », la consommation électrique des centres de données induite par les usages français pourrait être multipliée par 3,7 d’ici 2035. Et près des deux tiers de cette consommation seraient réalisés à l’étranger, dans des pays dont l’électricité est beaucoup plus carbonée qu’en France, si nous n’agissons pas.
Relocaliser les capacités de calcul, en plus d’attirer des investissements massifs, nous permet de renforcer notre souveraineté numérique et de réduire notre empreinte carbone. Il s’agit donc d’accueillir des centres de données qui créent de la valeur, avec un impact environnemental sous contrôle grâce à notre électricité décarbonée, à une récupération systématique de la chaleur fatale (notamment pour alimenter des réseaux de chaleur et diminuer le coût de l’énergie pour nos concitoyens), et aux meilleures pratiques en matière de gestion de l’eau de refroidissement. En somme, il s’agit de concevoir une signature « à la française » du numérique responsable, et d’en faire un atout d’attractivité.
La souveraineté numérique française ne consiste pas à tout produire nous-mêmes. Elle consiste à développer des capacités stratégiques pour ne pas dépendre de puissances étrangères. Et dans cette course mondiale, la France dispose avec son électricité décarbonée et son expertise environnementale d’une carte maîtresse. A nous d’en faire un levier de souveraineté, d’innovation et de puissance économique.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.
Par Sylvain Waserman