Un compte X anonyme, un logiciel détectant l’intelligence artificielle, des accusations de plagiat : depuis lundi, l’affaire Thélyson Orélien a tout d’un feuilleton littéraire. « Le Nouvel Obs » revient sur cette semaine qui a connu des rebondissements quotidiens.
Le romancier canado-haïtien Thelyson Orelien à la 28e édition du festival littéraire « Les Correspondances » à Manosque, dans le sud-est de la France, le 24 septembre 2026. JOEL SAGET / AFP
Pour aller plus loin
Plus de 35 000 exemplaires vendus, des droits cédés pour une vingtaine de traductions et une place dans les premières sélections du Goncourt, du Femina et du Renaudot. En quelques semaines, l’écrivain canado-haïtien de 38 ans, Thélyson Orélien, s’est imposé comme l’une des révélations de la rentrée littéraire. Son premier roman, « C’était ça ou mourir » aux éditions Grasset, semblait alors promis à tous les honneurs.
Mais lundi, la machine s’est emballée. Un compte X (ex-Twitter) anonyme nommé « Balance ton Claude », allusion au nom de l’IA d’Anthropic, s’en prend à l’auteur et à son livre. En cinq jours, les soupçons d’écriture de son dernier roman avec l’intelligence artificielle ont été rattrapés par des révélations de plagiat. Retour sur une semaine crépusculaire qui a fait basculer la rentrée littéraire de Thélyson Orélien, et pas que.
• Lundi 21 septembre : un prix et une accusationLa semaine ne pouvait pas mieux commencer pour l’écrivain Thélyson Orélien qui reçoit, en début de matinée, le prix du roman Fnac. Quelques heures plus tard, le compte X « Balance ton Claude », jusque-là confidentiel – 92 abonnés au moment où il lance son accusation – affirme que son livre a été écrit « presque intégralement » avec une intelligence artificielle.
Pour étayer ses accusations, le compte publie une série d’extraits du livre soumis à un logiciel de détection de l’IA nommé Pangram, qui estime la probabilité d’un texte généré par IA. Le logiciel affirme avoir testé différents passages « pour presque toujours le même résultat : 100 % IA ». L’entreprise Pangram Labs assure être en mesure de détecter du « contenu généré par IA avec une précision de 99,98 % ». Un logiciel d’IA convoquée comme témoin à charge contre un autre logiciel d’IA. De quoi donner quelques vertiges.
« C’était ça ou mourir » est le premier roman de Thélyson Orélien. JOEL SAGET / AFP
L’accusation circule vite. Et porte, à ce stade, sur des résultats fournis par un détecteur pour l’heure méconnu du grand public, et non sur une preuve directe de la manière dont le roman a été écrit. Grasset, l’éditeur français du livre, rejette les accusations.
• Mardi 22 septembre : une déflagration et une réponseAprès une longue journée de spéculations et de mises en cause, relayée notamment par l’extrême droite, le primo-romancier Thélyson Orélien nie avoir utilisé l’IA pour écrire son roman, auprès de « Libération ». « J’ai toujours aimé la création et l’écriture, je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine » se défend-il. Mais l’auteur met le doigt sur un débat en expliquant la différence de style entre les images et les rythmes de son texte qu’il rattache à ses traditions « haïtiennes et caribéennes » que malheureusement peu de lecteurs ont l’habitude de connaître. Et soulève une question : quels types d’écritures un détecteur d’IA risque-t-il de prendre pour celles d’une machine ? L’écrivain avoue aussi subir « de nombreuses attaques racistes » depuis son arrivée en France et dit préparer, avec ses éditeurs, un dossier pour défendre son travail.
• Mercredi 23 septembre : le passé de l’auteur refait surfaceLe président de l’Académie Goncourt, Philippe Claudel, appelle d’abord à la prudence : « Ne jetons pas l’opprobre immédiatement sur un auteur », au micro de franceinfo. Et déclare « Jusqu’à preuve du contraire, le processus ne change pas et son livre sera jugé par les jurés sur sa qualité ». Il souligne aussi que Thélyson Orélien est « haïtien, canadien et francophone mais étranger » et s’interroge sur le moment choisi pour lancer l’accusation. Auprès du « Nouvel Obs », il déplore une « campagne de dénigrement ».
Mais l’affaire prend, le même jour, un autre tour. Au Québec plusieurs médias déterrent des textes publiés par l’écrivain il y a plus de dix ans et y relèvent des passages repris d’autres auteurs. Le journal québécois « La Presse » retrouve dans une chronique publiée sous le nom d’Orélien en 2013 la traduction à peine retouchée d’un article paru quelques jours plus tôt dans un journal philippin. Un autre texte, soumis à un concours de Radio-Canada en 2012 et récompensé par le prix du public, reprend presque mot pour mot des passages de la préface du Matin des magiciens, paru en 1960. L’affaire bascule des soupçons d’IA aux désormais accusations de plagiats.
En parallèle, tous les regards se tournent vers le compte « Balance ton Claude », à l’origine des accusations. Contacté par « le Nouvel Obs », le collectif qui dit l’animer souhaite rester anonyme et veut dénoncer le recours à l’IA dans la littérature.
• Jeudi 24 septembre : les premières portes se fermentAlors que les accusations de plagiat se poursuivent, Thélyson Orélien présente son roman devant plusieurs centaines de personnes qui l’applaudissent à Manosque, au festival du livre. Fatigué de cette semaine mouvementé, il indique être « prêt à s’exprimer quand tout sera calme » et dénonce une volonté d’attaquer « [sa] voix » pour le « faire taire ».
Au Québec, en revanche les conséquences commencent à produire leurs premières secousses. « Après avoir pris connaissance des allégations de plagiat » le Salon du livre de l’Estrie lui retire son « titre d’invité d’honneur » et annule ses deux interventions prévues en octobre. Dans la nuit de jeudi à vendredi, son éditeur canadien, Boréal – qui a vendu les droits à de nombreux éditeurs étrangers, dont Grasset en France – annonce suspendre les activités promotionnelles du roman, et la tournée de l’auteur. Il précise ne pouvoir, à ce stade, ni confirmer ni infirmer les accusations visant l’auteur mais préfère « assurer le bien-être de Thélyson Orélien ».
Jeudi soir, nouveau rebondissement. « Le Figaro » révèle qui est derrière « Balance ton Claude » : Samuel Fitoussi, un de leurs chroniqueurs, et auteur.
• Vendredi 25 septembre : privé de GoncourtLe compte X à l’origine de l’affaire perd son anonymat. L’essayiste et chroniqueur au « Figaro » Samuel Fitoussi confirme appartenir au « projet collectif » derrière « Balance ton Claude ». Il écrit sur son compte twitter personnel cette fois-ci, avoir agi par crainte que l’IA ne provoque la « disparition de la lecture et de l’écriture ».
Quelques heures plus tard, l’Académie Goncourt retire le livre « C’était ça ou mourir » de sa sélection pour le prix. Elle explique ce choix à la lumière des plagiats révélés cette semaine et des analyses qui, selon elle, indiquent que le roman serait « selon toute vraisemblance très largement le produit d’une intelligence artificielle ». Elle dit aussi vouloir préserver « l’intégrité du prix Goncourt et le rôle central consiste à promouvoir et couronner la littérature écrite par des femmes et des hommes ».
Cinq jours après le prix Fnac, le livre reste en librairie, mais sa course au Goncourt est terminée. Thélyson Orélien conteste toujours avoir écrit son roman grâce à l’intelligence artificiel. Les accusations de plagiat et de recours à l’IA demeurent deux questions bien distinctes mais elles auront réuni cette semaine l’auteur dans une même chute.
Par Timothée Maubon
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