Comment recréer du lien social et culturel ? L’intellectuelle Laurence de Nervaux et le maire de Montreuil, Patrice Bessac, évoquent leurs pistes de réflexion. Ils s’exprimeront à notre soirée « Refaire (ensemble) quand tout se défait », en partenariat avec la Macif.
L’apéritif, un moment de convivialité. ANCHIY/GETTY IMAGES
Elle est la directrice d’un think tank au joli nom, Destin commun, dont l’objectif est de « bâtir une société plus soudée ». Lui est à la tête de Montreuil, deuxième ville de Seine-Saint-Denis, connue pour sa grande mixité sociale et culturelle. Tous deux mènent chaque jour la lutte contre ce qui divise les Français et les dresse les uns contre les autres. Que faudrait-il faire pour que notre pays retrouve une capacité à dialoguer et à imaginer des solutions collectives ? Ils en parleront à la soirée « Refaire (ensemble) quand tout se défait », animée par « le Nouvel Obs » en partenariat avec la Macif. Ils évoquent quelques pistes ici.
◗ Participez à notre conférence le mercredi 23 septembre à 19 heures, dans les locaux du « Nouvel Obs », Paris-13e.
Entrée gratuite sur inscription : https ://my.weezevent.com/mutualisation
Patrice Bessac Oui. Notre pays vit, notamment dans les grands centres urbains, une épidémie de solitude, qui est due à la dématérialisation, à l’anonymisation généralisées. Les grands « organisateurs » communautaires qu’étaient l’Eglise, l’usine, le syndicat… n’ont plus la même place. Et ils ont laissé un grand vide.
Laurence de Nervaux C’est vrai qu’il existe aujourd’hui une polarisation, qui est moins idéologique qu’affective. Pour le dire simplement, auparavant, on proclamait « Je ne suis pas d’accord avec vos idées », quand, désormais, c’est davantage « Je déteste votre camp ». Pour autant, ne nous focalisons pas excessivement sur ce qui nous divise. Car une société qui se répète matin, midi et soir qu’elle est fracturée risque de le devenir toujours plus. Et de fait, nos études montrent que, sur un certain nombre de sujets, nos concitoyens, quelles que soient leurs obédiences, tombent d’accord : ils partagent la fierté d’être français (78 %), aiment le même drapeau, défendent le même patrimoine culturel… Face à la spirale de la polarisation, il nous faut cultiver ce que l’essayiste Jean Birnbaum a appelé « le courage de la nuance », plutôt que d’escamoter ces réalités.
Qui les escamote ?L. de Nervaux Une partie des médias tout d’abord, qui estime plus « vendeur » de revenir et d’insister sur ce qui est conflictuel plutôt que sur ce qui fait consensus. Une partie de la classe politique ensuite, qui surjoue les désaccords, monte en épingle de minimes différences, y compris sur des sujets qui devraient nous rassembler. Les Français l’ont dit à propos des incendies estivaux : ils sont las des polémiques. Et regardez le succès du diptyque sur de Gaulle au cinéma ! Voilà deux films populaires qui rendent un fier service à notre société, car ils démontrent qu’un politique peut savoir rassembler les citoyens sans rien perdre de sa colonne vertébrale.
P. Bessac C’est peut-être ce qui explique la confiance que l’opinion continue d’accorder à la figure du maire. C’est une personne dont l’action est perçue comme très concrète, et qui fait souvent au mieux pour créer de l’unité auprès de ses administrés. Je dirige Montreuil depuis douze ans en prêtant l’oreille le plus possible, même à ceux qui sont les plus éloignés a priori de ma sensibilité. Je suis attentif à ne laisser à personne le sentiment qu’il ne compte pas dans notre communauté.
L. de Nervaux Je partage le constat que le maire, en tant qu’élu de proximité, contribue à maintenir un lien essentiel entre les populations. Dans les communes, d’autres acteurs jouent un rôle majeur de régulateurs sociaux, notamment les métiers du « lien léger » : coiffeuses, pharmaciens, boulangers…
P. Bessac Nous avons aussi la chance, en Europe, de disposer d’espaces qui n’existent pas, ou presque pas, ailleurs : des lieux publics où l’on ne fait pas que passer, mais où il est possible de prendre le temps de créer du lien entre personnes issues de milieux très différents. Mais cela ne se fait pas tout seul ! A Montreuil, le parc des Beaumonts était un peu délaissé par les gens et cela y suscitait un sentiment d’insécurité. Nous avons donc décidé d’y implanter des infrastructures sportives et des activités gratuites. Aujourd’hui, c’est un lieu où des familles très diverses cohabitent en paix.
Les associations ne jouent-elles pas un rôle aussi dans le maintien du lien collectif ?L. de Nervaux Un grand rôle, en effet, notamment parce que les bénévoles trouvent souvent un grand réconfort à se sentir utiles. Mais la polarisation s’invite jusque dans les associations. En 2024, le cas de cette femme prénommée Colombe, qui avait été interviewée à la sortie d’un meeting du RN et avait indiqué qu’elle était bénévole aux Restos du Cœur, et la crispation qui en avait résulté, était emblématique de ce qu’affrontent les associations : elles veulent pouvoir affirmer leur opposition à des idées contraires à leurs valeurs, mais ne peuvent refuser à quiconque le droit d’exprimer sa solidarité.
P. Bessac Je constate aussi que beaucoup de gens aimeraient se rendre utiles et ne savent pas comment faire. Voilà pourquoi, à Montreuil, nous avons mis en place tous les ans une bourse de l’engagement pour faire se rencontrer les associations qui recherchent des bras et ceux qui veulent aider. C’est un principe très simple, mais sur le terrain, il fait des merveilles. Surtout, il repose sur une conviction politique qui est la mienne depuis longtemps : si une municipalité n’intervient pas avec un certain volontarisme pour créer de la rencontre, de la mixité, et bien sûr de la convivialité entre les gens, très vite, les populations ont tendance à retrouver leurs cercles de « ressemblants ». On connaît ce phénomène sur les réseaux sociaux, et il faut faire en sorte que les villes ne les imitent pas.
Propos recueillis par Arnaud Gonzague