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« Trump est une tour toxique vacillante faite de malhonnêteté rance et de pure stupidité » : Art Spiegelman, vingt-cinq ans après le 11-Septembre

Дата публикации: 11-09-2026 08:15:47

Témoin direct de l’attentat du 11-Septembre 2001, le grand auteur de « Maus » publiait en 2006 « A l’ombre des tours mortes », dans lequel il retraçait son effondrement intérieur. Dans une nouvelle édition qui vient de paraître, il remet en perspective ce traumatisme à l’heure du deuxième mandat de Donald Trump. Nous reproduisons ce texte, avec son aimable autorisation.

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Le dessinateur et éditeur américain Art Spiegelman à Barcelone, le 23 octobre 2025. EUROPA PRESS VIA GETTY IMAGES

Il y a vingt-cinq ans, ces maudites tours jumelles étaient transformées en décombres toxiques – un brouet de sorcières fait d’acier et de ciment pulvérisés mêlés à des corps brûlés et mutilés : la preuve en béton, au sens littéral du terme, que l’Amérique pouvait être attaquée sur son propre sol et n’était plus une superpuissance invulnérable. Les événements du 11-Septembre ont amorcé la chute précipitée de cet empire, moins en sécurité, plus divisé et moins libre qu’il ne l’était la veille.

Le temps passe, et les souvenirs s’effacent. Entre 20 et 30 % des Américains en vie aujourd’hui n’étaient pas nés au moment du 11-Septembre. Pour eux, cet épisode relève de la mythologie, au même titre que Sodome et Gomorrhe, et remonte à la même période. Mais nous avons le crâne fragile, et depuis toujours des fragments de ciel nous tombent sur la tête – nous retournant le cerveau pour faire place à de nouveaux traumatismes, et ce au moins depuis l’invention de la catapulte, destinée à nous faire pleuvoir des blocs de pierre dessus.

On érige des monuments pour se rappeler que quelque chose d’important s’est produit, mais l’objet du souvenir ne cesse de changer. Des statues de George Washington et de Thomas Jefferson ont été vandalisées ou retirées lors des manifestations qui ont éclaté en 2020 dans le sillage du mouvement « Black Lives Matter » (ces deux présidents possédaient de nombreux esclaves). Au même moment, en France, une statue de la Vierge Marie a été déplacée au motif que sa présence dans l’espace public portait atteinte à la séparation entre l’Eglise et l’Etat. Les monuments encore debout prennent eux aussi de nouvelles significations. L’Arc de Triomphe, construit pour célébrer les victoires de Napoléon, a par la suite servi à honorer la mémoire des soldats inconnus tombés pendant la Première Guerre mondiale – et est aujourd’hui réputé dans le monde entier pour être le théâtre d’embouteillages catastrophiques.

Le Musée du 11-Septembre a ouvert ses portes à Ground Zero en 2014. Avec un soin minutieux, l’endroit s’attache à rendre hommage aux victimes et à commémorer le déroulement de cette journée tragique, offrant également un espace pour affronter l’immensité du deuil. C’est aujourd’hui le septième musée le plus populaire des Etats-Unis et le troisième le plus visité à New York. Je trouve qu’il est empreint d’une légère tonalité religieuse (plus judéo-chrétienne que musulmane) et a tendance à présenter les événements à travers un prisme patriotique. Le lieu ne tient pas franchement compte des répercussions à grande échelle des attentats de 2001 sur notre pays et sur le monde en général.

« Trump-l’Œil », lithographie, 2018. COPYRIGHT © 2026, ART SPIEGELMAN

Néanmoins, il est difficile de tout commémorer. Pourquoi n’existe-t-il pas de statue du Covid portant un masque, près de laquelle les touristes se tiendraient à trois mètres les uns des autres ? Devant les anciens bureaux de « Charlie Hebdo », une plaque rend hommage aux courageux satiristes provocateurs qui sont morts en défendant le droit de blasphémer – mais le fait que le journal continue de publier, quoique depuis une adresse tenue secrète, est le meilleur monument qui soit. « Charlie » reste un symbole éclatant de cette liberté d’expression aujourd’hui en voie d’érosion partout, et tout particulièrement dans une Amérique plus autoritaire que jamais.

Le Patriot Act signé par George W. Bush à peine un mois après la chute des tours a considérablement accentué la suspicion qui règne envers les étrangers dans leur ensemble et renforcé les moyens dont le gouvernement dispose pour espionner ses propres citoyens. Nous avons bradé nos libertés en échange d’une sécurité accrue. Une partie de ces mesures était nécessaire, mais le prix a été lourd à payer. L’ICE (le Service de l’Immigration et des Douanes des Etats-Unis), créé en 2002 pour contrôler l’immigration, a métastasé au fil des décennies pour devenir une bande de brutes mal formées, souvent masquées, qui arrêtent et expulsent brutalement des sans-papiers au casier vierge ainsi que certains citoyens américains (la plupart du temps des personnes aux traits hispaniques). Bienvenue dans la nouvelle Amérique.

Au moment du 11-Septembre, j’ai eu le sentiment de voir une adaptation cinématographique de la version radiophonique de « la Guerre des mondes » d’Orson Welles pour l’Imax. La présidence autocratique de Trump, conséquence directe de l’attentat, a tout d’une réécriture d’« Ubu roi » par Philip K. Dick. Les livres à la fabrication complexe doivent être envoyés à l’impression plusieurs mois à l’avance, et je rédige ce texte sans boule de cristal sous la main. Pour reprendre les mots de Yogi Berra, célèbre joueur de l’équipe de baseball des NY Yankees : « Ce n’est pas facile de faire des prédictions, surtout à propos de l’avenir. »

Impossible de savoir si Donald Trump sera encore vivant lorsque ce livre paraîtra – même si, je l’avoue, j’ai ma préférence – mais s’il a disparu alors que vous lisez ces lignes, j’adresse mes condoléances à ses êtres chers (s’il en a) et mes félicitations au reste de la planète. Comme toute personne dont le niveau d’anxiété est presque toujours bloqué à dix, je suis perpétuellement convaincu que le ciel nous tombe sur la tête, même quand la catastrophe du moment se résume à une cigarette électronique égarée. Au risque de paraître apocalyptique, Trump est une tour toxique vacillante faite de narcissisme, de cupidité, de malveillance, de malhonnêteté rance et de pure stupidité – une monstruosité qui ferait passer la destruction du World Trade Center pour un simple programme de rénovation urbaine.

Dans ses heures les plus sombres, New York m’a inspiré une tendresse qui m’a donné le sentiment d’être un « cosmopolite enraciné », et cette affection demeure inchangée. Mais mes valises sont prêtes, et je n’exclus pas la possibilité d’aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs – en France, par exemple (si ce pays ne devient pas à son tour une autocratie xénophobe). A moins que je ne m’auto-expulse pour trouver refuge au Venezuela ou – l’avenir étant si difficile à prédire – que je n’élise domicile en République démocratique de Corée du Nord.

Le monde est en proie à une sorte de dissonance cognitive. Trump a beau déployer des trésors de stupidité et de malhonnêteté au mépris de la légalité, la majorité de la population – et des autres pays – traite ses décrets et ses vitupérations comme s’ils étaient sensés. Certes, il y a des protestations dans la presse et au sein de l’opposition, mais tout se passe comme si, tel le coyote aux trousses de Bip Bip dans le dessin animé, nous avions franchi le bord d’une falaise et pouvions continuer à marcher dans le vide tant que nous ne regardons pas en bas.
Art Spiegelman, NYC, 30 mai 2026
Copyright © 2026, Art Spiegelman

« A l’ombre des tours mortes », par Art Spiegelman, nouvelle édition, postface et illustration inédite de l’auteur, traduit par Rose Labourie et Philippe Mikriammos, Flammarion, 40 p., 32 euros.

BIO EXPRESS

Art Spiegelman est le premier auteur de bande dessinée à avoir reçu le prix Pulitzer, en 1992, pour son célèbre roman graphique « Maus » (Flammarion, 1987 et 1992). Créateur du magazine d’avant-garde « Raw », il a collaboré plusieurs années avec le prestigieux hebdomadaire « The New Yorker » et signé un grand nombre d’ouvrages. Les derniers parus en France sont « Street Cop », « The Parade », ainsi que la nouvelle édition de « Breakdowns » (Flammarion, 2021 et 2023).

Par  Art Spiegelman

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