Tout en délicatesse, l’écrivaine a suivi durant un an Irène Gérard. ...
Née à Paris en 1973, Joy Sorman poursuit dans son nouveau livre, La vie brute, son exploration de la société dans laquelle nous vivons. Ses livres sont un mélange très réussi d'enquêtes sociologiques sur le terrain et de littérature. Elle y décrit des zones souvent obscures pour y jeter une lumière vive.
Dans Comme une bête (2012), elle nous amenait en voyage dans l'univers si proche et si caché de la viande. Avec À la folie (2021), elle choisissait une année en immersion en psychiatrie pour interroger cette fois notre rapport à cette humanité qu'on enferme dans les hôpitaux psychiatriques et qu'on préfère ne pas voir. Avec Le témoin (2024), elle nous plongeait dans la Justice des hommes telle qu'elle se montre en spectacle au quotidien dans un grand Palais de Justice qui pourrait être celui de Bruxelles.
Dans son nouveau livre, elle raconte ses rencontres durant un an avec une artiste belge de l'Art brut, Irène Gérard. Celle-ci, "neuro atypique" vient tous les jours, comme un métronome, peindre à la 'S' Grand Atelier de Vielsalm, dans nos Ardennes. Un lieu unique qu'une exposition il y a un an, au BPS22 à Charleroi, avait mis en lumière. On y fait travailler ensemble sur des projets artistiques les plus variés, les plus libres (peinture, textile, vidéo, bande dessinée, etc.), des résidents porteurs de déficiences mentales plus ou moins légères et des artistes contemporains.
Irène Gérard qui connut une enfance et une vie terrible est une de ces artistes qui répondent bien à la définition de l'Art brut par Dubuffet : "Nous y assistons à l'opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l'entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l'art donc où se manifeste la seule fonction de l'invention, et non celles, constantes dans l'art culturel, du caméléon et du singe."
Moins parler plus dessinerIrène Gérard n'a pas suivi de cours d'art, n'a pas de culture artistique. Elle crée librement, toile après toile. Elle recopie, à sa manière méticuleuse, des portraits, des chefs-d'œuvre de Botticelli, Vermeer ou Velázquez aussi bien que Tintin et Milou.
guillementIrène fait de l'art plutôt que d'être artiste.
Elle s'applique à les recopier mais elle en fait des visages décomposés et recomposés à la manière des vitraux, à l'image sans doute des bouleversements dans sa tête après la vie qu'elle a connue.
Une toile d'Irène Gérard ©Photo Muriel Thies / La S Grand AtelierAu BPS 22, elle exposait une série très forte de "gueules cassées" de la guerre, à la manière d'un Francis Bacon.
Ses peintures se retrouvent dans des collections privées et des musées comme le Centre Pompidou.
Faisant régulièrement le voyage à Vielsalm, Joy Sorman s'asseyait en silence à côté d'Irène Gérard et la regardait peindre ses toiles sans titre ni signature.
Peu à peu, un geste, un mot sont échangés entre elles. Pour Joy Sorman, ce lieu à Vielsalm est un territoire "où on peut redessiner un centre et y placer la marge. La ' S ' est cet espace obéissant à des règles alternatives, renversées, qui font du handicap la norme, de l'ignorance une force, du savoir un objet inutile, de la productivité et de la performance des leurres, de l'art un jaillissement spontané et inculte."
Joy Sorman raconte nos palais de Justice, portrait amer de notre sociétéElle raconte comment surgit cet art pour, dit-elle, "qu'il reste quelque chose à faire, inventer, une manière d'améliorer un peu le monde, de l'infléchir."
En tentant, avec toute son humanité, d'approcher Irène Gérard, Joy Sorman s'interroge sur ce qu'est l'art, sur notre société et sur elle-même, sur son enfance, sur l'écriture. Elle rappelle la phrase de Goethe : "En général, nous parlons beaucoup trop. Nous devrions moins parler et plus dessiner."
⇒ La vie brute, Récit, Joy Sorman, Flammarion, 180 pp. 21 €, version numérique 15 €
EXTRAIT
"Sa peinture, on n'avait jamais vu ça. Des visages aussi déformés et réagencés, on n'avait jamais vu ça. Le regard qu'Irène porte sur ses modèles est neuf, irréductible, et cela se voit. Cela se voit dans sa peinture, libérée des règles figuratives, quand je reste fidèle aux règles de la langue française, fidèle au rapport, entre les mots et les choses."
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