Tanguy de Thier est médecin généraliste à Ciney. En 35 ans de carrière, il a vu progressivement le débat sur la fin de vie et la problématique du burn-out s’inviter dans son cabinet. Voici l'épisode 2 sur 6 de la série d'été de La Libre "Ces professionnels à qui les Belges confient leurs états d'âme". ...
Les gens pourraient juste lui parler de leur santé, il est là pour cela. Mais ils aiment papoter. De tout et de rien. Au gré de l'actualité. Les feux de forêts en France, la coupe du monde de foot, les grèves dans les écoles, la canicule, la guerre en Ukraine…
"Les conflits à travers le monde – et il y en a beaucoup – génèrent quand même de l'angoisse, constate ainsi le Dr Tanguy de Thier. Un fait que j'ai remarqué chez les jeunes couples, c'est que l'on sent chez eux de l'insécurité quant à une éventuelle parentalité. Des jeunes n'ont pas envie d'avoir d'enfants parce qu'ils s'inquiètent du monde qu'on va leur laisser. On pourrait interpréter cela comme une forme d'égoïsme, parce qu'ils voudraient vivre leur couple à deux. Mais non, pour certains, c'est vraiment de l'inquiétude par rapport à l'évolution du monde."
Tanguy de Thier, 61 ans, est médecin généraliste à Ciney depuis 35 ans. Ce job, dit-il, "c'est une vocation, j'ai toujours voulu faire ça". Il y a une dizaine d'années, il lançait avec des collègues la maison médicale Medici, dans le centre-ville. "J'avais envie de promouvoir la pluridisciplinarité." On y retrouve des généralistes, un kiné, des infirmières, des psychologues, même une tabacologue et une pédicure médicale.
"Et puis, un jour, il s'est mis au comptoir. Il a commencé à me parler. En fait, sa fille venait de faire une tentative de suicide"La pluie et le beau temps"Ce qui revient le plus dans les conversations avec les patients, c'est le climat, le temps qu'il fait, dit le Dr de Thier, assis au bureau de son cabinet. En automne, on parle des vaccins contre la grippe. En hiver, du chauffage et du prix du mazout. En été, de l'importance de bien s'hydrater." La pluie et le beau temps, en somme. "C'est le fil conducteur de 35 ans de carrière", sourit-il.
Mais sa fonction lui offre aussi un poste d'observation privilégié sur certaines grandes mutations qui traversent notre société. Il en relève deux majeures : la dégradation de la santé mentale, en particulier la problématique du burn-out ; et le discours sur la fin de vie.
"Quand je suis sorti de médecine, le mot burn-out n'existait pas, situe-t-il. Cette espèce de trop-plein lié au travail, c'est quelque chose qui est apparu il n'y a pas si longtemps. Quand quelqu'un dit qu'il ne dort pas, qu'il est fatigué, qu'il a mal à la tête, on creuse et on se rend compte qu'il a un problème au boulot. Le stress au travail, un conflit avec un collègue, une pression de l'employeur… Ce sont des choses fréquentes."
Selon lui, l'explosion des burn-out tient en partie à l'évolution des carrières professionnelles, moins linéaires et stables que par le passé. "J'ai un ami qui vient d'être pensionné. Il a fait toute sa carrière au même endroit. Mais c'est un dinosaure ! Cette culture de l'entreprise n'existe plus. Dès qu'il y a le moindre conflit, soit on tombe en incapacité de travail, soit on change de boulot", résume-t-il en grossissant le trait.
Le nombre de personnes en invalidité pour burn-out ou dépression a grimpé de 43% en 5 ansUn idéal de vie"Il y a aussi des éléments positifs, bien sûr. Les jeunes vont plus facilement découvrir un autre environnement, développer des compétences. Mais que ce soit l'employeur qui vire quelqu'un ou l'employé qui décide de partir, cela laisse toujours des traces. On doit reconstruire quelque chose ailleurs. Ce manque de stabilité crée, je crois, une certaine insécurité et génère de l'anxiété. Un patient de 27 ans me disait : 'Vous savez docteur, mon idéal de vie, c'est celui de mes parents. Ils ont 53 ans de mariage. Ils ont fait toute leur carrière au même endroit. Moi, je viens de changer de boulot, je viens de quitter ma femme…' Et il se rend compte qu'autour de lui, il n'est vraiment pas le seul."
guillementLa difficulté, ça a été de considérer qu'au moment où cette patiente demandait l'euthanasie, elle était saine d'esprit. On est dans la zone grise de la loi.
La seconde grande évolution relevée par Tanguy de Thier porte sur le discours autour de la fin de vie. "C'est quelque chose qui a fort évolué. Quand j'ai commencé ma carrière, on était encore dans la logique judéo-chrétienne selon laquelle il fallait accepter de souffrir pour aller au paradis… Heureusement, ça a disparu. Ensuite, la sédation et les antidouleurs se sont bien développés. Et puis, est apparue la possibilité de demander l'euthanasie", devenue légale en 2002 en Belgique. "Cette loi permet aux patients d'être maîtres de leur destin. J'ai dans mes dossiers plusieurs demandes anticipées d'euthanasie. Je sais très bien que ces patients ne la demanderont jamais, mais ils sont rassurés, au cas où…"
"Le débat sur la fin de vie est beaucoup plus naturel aujourd'hui. Il est encore un peu difficile avec mes patients les plus âgés, mais avec ceux de mon âge, voire plus jeunes, ce sont des sujets qu'on aborde facilement."
La souffrance d'un procheSelon le Dr de Thier, l'un des éléments déclencheurs de la réflexion sur la fin de vie est la perte d'un proche dans des conditions douloureuses, comme une longue maladie. "La personne demande : 'Si jamais ça m'arrive, qu'est-ce qu'on peut faire ?'"
Le sujet vient aussi sur la table à l'occasion d'un diagnostic qui n'annonce rien de bon. "On va alors mettre en place tous les traitements nécessaires, mais on va garder un petit espace dans la discussion pour le projet thérapeutique, comme on l'appelle."
Le nombre d'euthanasies a encore augmenté en 2025 : on en pratique au moins 12 par jour en moyenneCe projet thérapeutique, repris dans le dossier médical du patient, détaille ses exigences en cas de situation critique. "J'ai envoyé récemment un patient à l'hôpital et j'avais bien marqué : ne pas envoyer aux soins intensifs, ne pas intuber. Parce qu'on en avait parlé avant." À l'inverse, il y a le cas de cet homme de 64 ans arrivé mal-en-point aux soins intensifs. "Son projet thérapeutique, c'est de faire tout ce qui est possible pour l'aider. On va jusqu'au bout avec lui. S'il y a une chance, on la tente."
Le débat sur la fin de vie dépasse donc largement la question de l'euthanasie, mais celle-ci en fait partie. Tanguy de Thier se dit à cet égard favorable à une extension de loi aux personnes souffrant de démence. "J'ai eu une situation compliquée avec une patiente. Elle voulait l'euthanasie. Parfois, elle parlait de façon tout à fait sensée, mais à d'autres moments, elle était très confuse. La difficulté, ça a été de considérer qu'au moment où elle demandait l'euthanasie, elle était saine d'esprit. On est dans la zone grise de la loi. Si on pouvait avoir un peu plus de latitude par rapport à ces situations, ce serait une bonne chose."
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