Un mois après son éviction du ministère de la Défense, l’ancien protégé du président ukrainien appelle à préparer des élections même si la guerre se prolonge. Une sortie qui confirme son émancipation politique, après plusieurs semaines de manifestations en sa faveur. ...
Un mois après son éviction surprise du ministère de la Défense, Mykhailo Fedorov change de ton. Dans une vidéo de neuf minutes publiée mardi soir, l'ancien ministre a appelé l'Ukraine à trouver un moyen d'organiser des élections, même si la guerre contre la Russie devait se prolonger. "La démocratie ne peut pas être prise en otage par la Russie", affirme-t-il, estimant que le pays doit élaborer un mécanisme "légal, sûr et réaliste" pour rétablir pleinement le processus démocratique.
Mykhailo Fedorov ne réclame pas un scrutin immédiat. La loi martiale interdit d'ailleurs la tenue d'élections nationales, et l'ancien ministre reconnaît les difficultés logistiques considérables que poserait un vote. Des millions d'Ukrainiens vivent à l'étranger ou ont été déplacés par la guerre, plus d'un million servent dans les forces armées et près d'un cinquième du territoire reste occupé. Mais sa prise de parole constitue la contestation politique la plus directe adressée à Volodymyr Zelensky depuis le début de l'invasion russe en février 2022.
"Quand aimerais-tu venir travailler à Rome?": fraîchement limogé, l'ex-ministre ukrainien de la Défense reçoit une proposition inattendueCrise de gouvernanceCar Mykhailo Fedorov ne s'est pas contenté d'évoquer les élections : il a également dénoncé une "crise systémique de gouvernance", une administration trop lente à se réformer et un système où la loyauté peut, selon lui, primer sur les compétences. Sans jamais citer directement Volodymyr Zelensky, il a placé la corruption au cœur de son intervention, estimant qu'en temps de guerre celle-ci réduit encore directement les moyens disponibles pour la défense du pays.
Tonitruante, cette sortie tranche avec la prudence affichée par cette figure extrêmement populaire en Ukraine, depuis son départ du ministère. Ancien architecte de la campagne numérique de Zelensky en 2019, puis ministre de la Transformation numérique avant de prendre la Défense en janvier, Fedorov a passé sept ans au cœur du pouvoir présidentiel.
Après son limogeage, il refusait encore de se présenter comme un opposant et n'avait jamais rejoint les manifestations organisées en sa faveur. "Dans cette vidéo, il a en quelque sorte rejoint virtuellement les manifestants", estime Olena Tregub, fondatrice de la commission indépendante anticorruption NAKO, interrogée par La Libre. "Il se présente désormais pratiquement comme un challenger de Zelensky, mais de manière encore très indirecte".
En Ukraine, le départ d'un ministre provoque une onde de choc: "Mykhaïlo Fedorov voulait remettre de l'ordre"Viré pour ses réformesSon éviction avait déclenché une crise inhabituelle en temps de guerre. Dès le 16 juillet, des centaines, puis des milliers de personnes étaient descendues dans les rues de Kiev et de plusieurs grandes villes pour demander son retour et le départ du commandant en chef Oleksandr Syrskyi. Les rassemblements se sont prolongés pendant plusieurs semaines et une nouvelle mobilisation a encore réuni environ 2 000 personnes à Kiev ce dimanche.
Selon Socis, 62,5 % des Ukrainiens interrogés fin juillet-début août jugeaient négativement son limogeage et plus de 57 % soutenaient les manifestations. Volodymyr Zelensky avait expliqué avoir dû trancher face à la détérioration des relations entre Fedorov et Syrskyi. Les divergences portaient notamment sur la conduite de la guerre et le rythme des réformes militaires.
Pour sa part, Fedorov accusait l'état-major de bloquer ses projets et estimait que sa réforme du système d'approvisionnement de l'armée, le recours accru aux appels d'offres et sa remise en cause de certains circuits économiques opaques avaient également mécontenté de nombreux acteurs et entreprises. Après son départ, il a refusé plusieurs autres fonctions proposées par Zelensky, jugeant qu'elles ne lui donneraient pas les moyens de poursuivre ses réformes.
Qui est le nouveau Premier ministre ukrainien, Sergii Koretskyi ?Troisième dans les sondagesLe départ de Syrskyi quelques jours plus tard n'a pas suffi à le ramener au ministère. Mercredi, la Rada a définitivement refermé cette porte en approuvant par 312 voix la nomination de Yevhenii Khmara à la Défense. Entre-temps, ce limogeage a considérablement renforcé la stature politique de Fedorov : dans une enquête Rating réalisée les 20 et 21 juillet, sa cote de confiance avait bondi de 35 % à 65 % en une semaine. Une enquête Socis publiée début août le place en troisième position d'une présidentielle hypothétique avec 13,1 %, derrière Zelensky à 22,3 % et l'ancien chef des armées Valeri Zaloujny à 21,4 %. Dans un second tour hypothétique entre Fedorov et le président, 63,8 % des électeurs ayant choisi l'un des deux se prononçaient pour l'ancien ministre, contre 36,2 % pour Zelensky.
Ces chiffres ne signifient pourtant pas que les Ukrainiens souhaitent voter maintenant. Selon le KIIS, seuls 15 % des sondés entre le 20 juillet et le 3 août veulent des élections avant la fin des combats. 23 % accepteraient un scrutin après un cessez-le-feu accompagné de garanties de sécurité, tandis que 57 % préfèrent attendre un accord de paix définitif et la fin de la guerre. Le positionnement de Fedorov demeure par ailleurs ambigu. "Il parle de corruption et d'un mauvais système de gouvernance, mais ce système a des noms. Or il ne cite personne", souligne Olena Tregub. Pour elle, l'ancien ministre reste un "insider", produit du système qu'il critique désormais. "Dans sa vidéo, il essaie encore de ne pas rompre complètement avec le président : un pied dedans, un pied dehors. Les gens le sentent."
Le moment choisi pour lancer cette offensive donne néanmoins une résonance particulière à ses accusations. Mercredi, le Bureau national anticorruption, le NABU, et le parquet spécialisé SAPO ont annoncé une nouvelle enquête portant sur le blanchiment présumé de 150 millions de hryvnias (environ 3,4 millions de dollars) destinés à payer la caution d'un suspect dans une vaste affaire de corruption dans le secteur énergétique.
Le groupe visé comprendrait notamment un haut responsable adjoint de l'Office présidentiel ainsi qu'un député. Peu après l'annonce, Zelensky a limogé Iryna Mudra, cheffe adjointe de son administration. Les autorités n'ont pas publiquement établi que son départ était lié à l'enquête, et le président lui-même n'est pas mis en cause. Pour sa part, Fedorov n'a annoncé ni candidature ni création de parti. Mais en faisant de la corruption et du renouvellement démocratique les thèmes de sa première véritable sortie politique depuis son éviction, l'un des plus anciens protégés de Zelensky commence désormais à parler comme un potentiel rival.
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