Portée par sa capacité de production et d’innovation militaire, l’armée ukrainienne a rééquilibré le rapport de force avec Moscou cette année. De quoi reprendre la main et forcer le Kremlin à mettre fin à sa coûteuse offensive ? ...
"L'Ukraine se trouve dans une bien meilleure position qu'il y a un an" constatait début mai la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas. Le président russe Vladimir Poutine, à l'inverse, n'a "jamais été dans une telle position de faiblesse" ajoutait l'Estonienne, avant de mentionner "les pertes record de Moscou sur le champ de bataille".
Vladimir Poutine traverse effectivement une période délicate. La ligne de front ukrainienne demeure pratiquement figée malgré les offensives successives de la Russie et ses lourdes pertes. Kiev cible efficacement les infrastructures stratégiques et logistiques de la Russie avec ses drones, compromettant la promesse du Kremlin de garder la guerre loin de ses frontières. Et comme l'affirmait encore lundi – avant d'être limogé sur-le-champ – l'économiste en chef de la banque publique russe de développement VEB.RF, Andreï Klepatch : l'économie russe souffre, au point de "perdre la compétition économique et technologique face à l'Occident". Alignement de circonstances favorables à Kiev ou changement durable de son rapport avec Moscou ?
Plus de quatre ans et demi après l'invasion russe, la ligne de front qui s'étend sur 1 200 km du nord-est au sud-est de l'Ukraine se divise actuellement en trois zones, estime l'analyste militaire ukrainien Oleksandr Kovalenko. "Dans les secteurs de Slobozhansky, Koupiansk (oblast de Kharkiv) et Lyman (oblast de Donetsk), il y a très peu de mouvements de part et d'autre. Au sud de Lyman, dans l'agglomération Pokrovsk-Myrnograd, le secteur de Kostiantynivka-Tchassiv Yar et surtout le flanc est de Sloviansk et Kramatorsk, les forces russes enregistrent des avancées tactiques. Ces avancées ne sont pas déterminantes d'un point de vue stratégique, mais Sloviansk et Kramatorsk sont particulièrement exposées à de possibles opérations d'infiltration d'ici l'hiver. Les forces ukrainiennes sont, enfin, dans une position dominante au sud, dans la zone qui regroupe Orikhiv, Stepnohirsk et Huliaipole aux frontières des oblasts de Dnipropetrovsk, Zaporijjia et Donetsk. Là, les contre-attaques ukrainiennes nous permettent de reprendre du territoire et de pousser les Russes à se retirer".
D.R. ©D.R.Depuis le début de l'année 2026, les troupes du Kremlin se sont emparées d'une surface totale de 732 km2. Les forces de défense ukrainiennes ont quant à elles annoncé la reprise d'un territoire de 745 km2, soit leur meilleur résultat depuis 2022. "C'est la première fois que les Russes perdent davantage de territoires qu'ils n'en capturent", se réjouit l'analyste ukrainien. "Ce, alors que les pertes humaines s'accumulent dans leurs rangs".
Selon un nouveau bilan publié lundi par le média russe indépendant Mediazona et le service russe de la BBC, plus de 239 000 militaires russes tués en Ukraine auraient d'ores et déjà formellement été identifiés. Ce chiffre ne tient pas compte des disparus, blessés graves et corps non identifiés, qui porteraient le total des pertes russes à 1 500 000 hommes dont 700 000 décès, selon l'état-major ukrainien dont les données sont jugées crédibles. Kiev recense de son côté 100 000 décès et 400 000 blessés.
"La grande réussite ukrainienne actuelle est d'avoir d'imposé une dynamique de stabilisation après une année 2025 difficile, où la Russie était sans arrêt à l'initiative", commente Thibault Fouillet, directeur scientifique de l'Institut d'études de stratégie et de défense (IESD). "Même si ces avancées sont localisées, on assiste à un retour de prise d'initiatives ukrainiennes".
Plusieurs facteurs expliquent cette bonne dynamique estime le chercheur. "Les troupes russes paient d'abord quatorze à quinze mois d'offensive et connaissent un certain essoufflement. En face, l'adaptation technologique et les innovations ukrainiennes permettent à l'armée de déployer plus de drones, de plus en plus en profondeur, avec de bonnes chaînes logistiques. Ce qui a notamment permis à l'Ukraine d'exploiter quelques moments clés comme la coupure du réseau internet Starlink aux troupes russes". Les frappes ukrainiennes en profondeur sur la logistique russe viennent compléter le tableau et compliquant grandement les opérations de Moscou.
Frappes "bon marché", mais efficaces: comment la Russie adapte sa tactique en Ukraine2. Frappes longue distance : la guerre en RussieLe front figé, la guerre s'est déplacée. Comme viennent encore de l'illustrer les terribles frappes de jeudi sur Kiev, qui ont fait au moins 16 morts dans la capitale, Moscou cible avec violence les infrastructures énergétiques et la population civile de l'Ukraine.
Forte d'une capacité balistique de plus en plus performante, l'Ukraine réplique en frappant durement et efficacement les raffineries, ports et navires russes, ce qui affecte les exportations ennemies et provoque désormais une pénurie d'essence dans tout le pays.
Depuis le début de l'année 2026, les raffineries russes ont été touchées au moins 194 fois, soit onze fois plus que sur la même période en 2025. Ces deux derniers mois, l'armée ukrainienne a en outre bombardé sept des dix plus grands sites logistiques de l'entreprise Wildberries – baptisée par les Occidentaux l'" Amazon russe" – accusée de faire partie de la chaîne logistique de l'armée.
"Ces frappes nourrissent plusieurs objectifs", assure Oleksandr Kovalenko. "Il s'agit d'affecter l'économie, le budget militaire du Kremlin, la logistique et les approvisionnements de l'armée". "On ne peut que constater que ça fonctionne", ajoute Thibault Fouillet. "Et c'est la résultante directe de la sophistication accrue des capacités ukrainiennes d'armement. La production et la consommation d'urgence ont laissé la place à un processus d'innovation et d'industrialisation accéléré, notamment en ce qui concerne la production de drones. Forcément, cela a un impact sur le conflit, qu'il ne faut toutefois pas exagérer. D'abord, cela concerne les deux camps. Ensuite, les effets des frappes ukrainiennes sont essentiellement localisés. Ils sont largement mis en avant pour alimenter le récit, l'élan de communication autour de la reprise d'initiative offensive de l'Ukraine dans ce conflit".
Longtemps taboues, les frappes sur la Russie sont désormais assumées. "Entre 2022 et 2024, Kiev était dans une stratégie, payante, qui reposait plutôt sur la victimisation", développe le directeur scientifique de l'IESD. "Le message consistait à dire : "Les Russes font des frappes de terreur, leur objectif est de nous plonger dans le noir, le froid, etc.". Cette posture a commencé à changer en 2024 avec le débat autour de l'usage de missiles Tomahawks américains. Depuis 2025, l'Ukraine revendique sa capacité de frappes jusqu'au cœur de Moscou, parce que le pays en est désormais capable avec son propre armement".
Petit bémol, toutefois : le déficit persistant de défense anti-aérienne. "Nous nous sommes longuement concentrés sur le développement et la production de drones intercepteurs", commente Oleksandr Kovalenko. "Ce qui veut dire que pendant un certain temps, la production de missiles sol-air de courte et moyenne portée, essentiels en matière de défense anti-aérienne, est passée au second plan. Aujourd'hui, nous manquons de capacités d'interception face aux missiles ennemis, de plus en plus lourds et sophistiqués". Kiev a officiellement demandé aux États-Unis l'autorisation de produire des missiles Patriot sur son propre territoire, mais Washington, qui avait entrouvert la porte, semble désormais temporiser.
"Une Russie affaiblie ne signifie pas une Russie plus coopérative, mais plus hostile"3. Diplomatie ou mobilisation de masse ?Indéniable, la montée en puissance de l'Ukraine est-elle suffisante pour changer la nature du conflit ? "On assiste à un rééquilibrage du rapport de force", concède Thibault Fouillet. "L'Ukraine a réussi à mettre fin à la phase critique initiale et la spirale négative dans laquelle elle était entraînée par la Russie, mais ça ne va pas beaucoup plus loin pour l'instant. Le blocage tactique perdure et va même se renforcer avec ce rééquilibrage. Les forces ukrainiennes n'ont pas les moyens d'engranger des gains décisifs qui leur permettraient de récupérer leur territoire ou de forcer Moscou à négocier. Cette absence de solution militaire à moyen terme renvoie donc inévitablement à la solution diplomatique. Or, cette voie semble beaucoup plus fermée qu'elle ne l'était en 2024 et 2025. Mon avis personnel est que le centre de gravité se situe désormais en Europe et dépendra des nombreuses élections qui y auront lieu en 2027. De cela dépendra le soutien européen, absolument fondamental pour l'avenir de ce conflit, en l'absence de réel investissement diplomatique américain".
Mi-août, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, s'est une nouvelle fois montré on ne peut plus clair : La Russie ne mettra un terme à sa guerre en Ukraine qu'à ses "conditions exclusives", soit une capitulation de Kiev. Le Kremlin risque d'ailleurs de durcir encore le ton jusqu'aux élections parlementaires du 18 septembre prochain avant, peut-être, de tenter le tout pour le tout.
"Le plus grand risque pour l'Ukraine, c'est que la Russie n'impose une mobilisation générale de 500 000 hommes en octobre, une fois les élections passées", estime Oleksandr Kovalenko. "Poutine va continuer à appliquer les vieux principes soviétiques : envoyer des troupes en masse. Ce qui pourrait prolonger la guerre jusqu'à 2027 au plus tôt. Je ne vois pas très bien comment la voie diplomatique pourrait offrir une solution d'ici là. Tant que Poutine pense qu'il peut y arriver, il poursuivra sur la voie militaire". Les Russes eux-mêmes semblent y croire. Plus de 20 000 hommes en âge de se battre ont fui la Russie ces dernières semaines, suite aux rumeurs de mobilisation automnale.
Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.