À défaut de pouvoir s’offrir un voyage en Afrique du Sud ou au Kenya, voilà parti l’éditorialiste du “Het Laatste Nieuws” en Wallonie, direction Charleroi, au pied des anciens charbonnages et des hauts fourneaux, afin d’entretenir les clichés les plus éculés sur la Wallonie. Au fond, Jan Segers a effectué un véritable safari chez les pauvres. ...
Une opinion de Nicolas Martin (PS), bourgmestre de Mons
Il fallait oser.
Pour illustrer les difficultés sociales de notre pays, Jan Segers, éditorialiste au Het Laatste Nieuws, n'a pas choisi Hoboken, Alost, Ninove ou l'un de ces nombreux quartiers flamands où la pauvreté, la toxicomanie et l'exclusion sociale sont pourtant bien réelles. Non. Il a préféré Charleroi.
Pourquoi ? Parce qu'il est tellement plus simple de s'en prendre aux Wallons. Parce qu'ils restent, dans une partie de l'imaginaire flamand, le peuple sur lequel on peut encore projeter tous les clichés sans que cela ne choque grand monde.
Au fond, Jan Segers a effectué un véritable safari chez les pauvres.
À défaut de pouvoir s'offrir un voyage en Afrique du Sud ou au Kenya, le voilà parti en Wallonie, non pas visiter Pairi Daiza, classé parmi les meilleurs parcs zoologiques d'Europe (TripAdvisor Travellers'Choice Awards, 2023), et que certains Flamands appelaient encore "le zoo de Mons" lorsqu'il avait accueilli les pandas géants prêtés par la Chine au détriment d'Anvers. Non. Direction Charleroi, au pied des anciens charbonnages et des hauts fourneaux, afin d'entretenir les clichés les plus éculés sur la Wallonie.
Il décrit une ville où "la misère suinte des murs".
"Charleroi suinte la misère"…Cette formule spectaculaire révèle surtout une chose : le goût de la généralisation. Or, tout ce qui est excessif finit par devenir insignifiant. Et les généralisations sont rarement le signe d'une grande intelligence.
Oui, la pauvreté existe encore en Belgique. Oui, elle constitue un scandale national. C'est précisément pour cette raison qu'elle devrait nous rassembler plutôt que servir d'argument pour stigmatiser une ville entière.
Les chiffres le montrent d'ailleurs : selon Statbel (Enquête EU-SILC 2023), le taux de risque de pauvreté ou d'exclusion sociale est d'environ 18 % en Flandre, 22 % en Wallonie et plus de 40 % à Bruxelles. La Flandre compte donc elle aussi plus de 1,2 million de personnes exposées à un risque de pauvreté ou d'exclusion sociale (Statbel, 2023).
Et selon le SPF Sécurité sociale (Rapport pauvreté 2023), les politiques sociales récentes ont permis une amélioration du revenu disponible pour plusieurs catégories de ménages, contribuant à une réduction estimée de la pauvreté monétaire pour 300.000 personnes entre 2021 et 2023, notamment via l'indexation automatique et les mesures sociales du Gouvernement précédent.
La pauvreté n'est donc ni une exclusivité de Charleroi ni celle de la Wallonie.
"Les pauvres sont devenus une cible, la débrouille de vie des petites gens leur est sans cesse reprochée"Si Jan Segers acceptait de m'accompagner, je pourrais lui montrer quelques quartiers situés aux abords du Sportpaleis d'Anvers, où des dizaines de personnes sans domicile fixe et usagers de drogues survivent dans des zones que la ville elle-même qualifie de "hotspots sociaux" (Ville d'Anvers, Plan de sécurité et de prévention 2022 – 2025). Mais cette réalité-là dérange sans doute davantage le récit d'une Flandre parfaite.
Car derrière cette chronique se cache surtout une vieille arrogance.
L'arrogance de ceux qui vivent aujourd'hui dans une économie plus prospère et qui semblent considérer cette réussite comme la preuve de leur supériorité morale.
Plus inquiétant encore : on sent poindre la volonté de refuser à la Wallonie le droit même de réussir.
L'exemple de l'aéroport de Charleroi est révélateur.
L'aéroport de Charleroi-Bruxelles Sud a accueilli plus de 11,5 millions de passagers en 2025 (source : SPF mobilité et transports), ce qui en fait l'un des principaux aéroports régionaux européens.
Il constitue l'un des plus importants succès économiques belges des vingt dernières années, non seulement par son développement intrinsèque, mais aussi en raison de l'aéropôle et du biopark qui le bordent et en font un site économique de premier plan. Pourtant, sous la plume de Jan Segers, cette réussite semble presque devenir un problème.
Peut-être parce qu'elle fait de l'ombre à Zaventem. Peut-être aussi parce qu'elle rappelle la concurrence entre modèles aéroportuaires régionaux.
La récente révélation d'un soutien public indirect aux aéroports régionaux flamands, notamment via des mécanismes de financement public pour Ostende et Anvers (Cour des comptes flamande, rapports 2022 – 2023 sur les aides publiques aux infrastructures régionales), montre pourtant qu'en matière de subsides, les grands principes connaissent parfois quelques accommodements.
Les grandes leçons de "goed bestuur" deviennent soudain beaucoup plus discrètes lorsqu'il s'agit de défendre ses propres intérêts.
Cette morale à géométrie variable n'est d'ailleurs pas nouvelle.
On se souvient de cette époque où certains responsables flamands affirmaient qu'il ne fallait "plus un franc flamand pour l'acier wallon". Pourtant, les travaux historiques de la Banque nationale de Belgique et de l'ouvrage de Ginette Kurgan (Histoire économique de la Belgique, 2004) montrent que l'État belge a massivement soutenu les reconversions industrielles dans toutes les régions, y compris en Flandre, notamment dans le textile, le charbon du Limbourg et la construction navale.
L'histoire est parfois plus complexe que les slogans.
Et puisqu'il est question de bonne gouvernance, évoquons aussi le plus grand chantier en cours en Flandre : le bouclage du Ring d'Anvers. Initialement estimé à environ 3,4 milliards d'euros (De Werkvennootschap, 2018), son coût est aujourd'hui évalué à plus de 10 milliards d'euros selon les dernières estimations publiques et parlementaires flamandes (Vlaams Parlement, débats budgétaires 2023 – 2024).
Soit plusieurs milliers d'euros par contribuable flamand !
Dominique Demonté (Biopark) : "Le moment est venu, pour les acteurs de l'écosystème biotech, de se mettre autour d'une table"Mais revenons au véritable message de Jan Segers.
Ce qu'il nous dit, au fond, est simple : ne venez surtout pas expliquer que la Wallonie se redresse.
Ne dites pas que Charleroi change.
Ne montrez pas les investissements, les nouvelles entreprises, les universités, les centres de recherche, les rénovations urbaines, les projets culturels ou les milliers d'emplois créés.
Il reste des pauvres. Donc rien n'aurait changé.
Ce raisonnement est intellectuellement paresseux.
Il revient à considérer que tant qu'une ancienne région industrielle n'aura pas totalement effacé un siècle et demi d'histoire économique, elle restera condamnée au mépris.
Or chacun sait que la reconversion des anciens bassins charbonniers constitue l'un des défis les plus difficiles qui soient.
Il suffit de parcourir le Nord de l'Angleterre (UK Office for National Statistics), la Ruhr allemande (Institut für Arbeitsmarkt- und Berufsforschung) ou le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais (INSEE, études de reconversion territoriale) pour comprendre qu'aucun territoire ne se relève en quelques années d'une telle désindustrialisation.
Je parle de cette réalité en connaissance de cause.
Je suis issu d'un ancien village agricole aujourd'hui fusionné dans Mons. Un village aujourd'hui bien coté, car refuge de classes moyennes supérieures. La comparaison est éclairante. Les quartiers marqués par l'industrialisation présentent des difficultés infiniment plus complexes que les territoires historiquement ruraux.
Dépolluer les friches (SPW Environnement, inventaire des sites pollués 2022), retrouver la maîtrise foncière, attirer les entreprises, recréer des commerces, développer la mixité sociale, faire revenir les familles, créer des espaces verts, transformer des quartiers denses où les incivilités se sont parfois installées durablement : voilà ce qu'est la véritable politique de redressement.
Ce n'est ni simple, ni rapide. Je parle d'expérience, devant gérer les deux réalistes dans ma ville.
À Mons, selon les données de l'ONSS (Office national de sécurité sociale, statistiques locales 2013 – 2023), la ville est celle qui a créé le plus d'emplois en Wallonie durant les 10 dernières années avant l'arrivée du Gouvernement azur/Arizona. Nous savons ce que signifie construire une dynamique économique positive. Nous savons aussi combien cette transformation exige du temps, de la constance et des investissements. Et qu'elle est naturellement déséquilibrée, en faveur des zones les plus prospères.
Ce que Jan Segers refuse de voir, ce n'est pas seulement la réalité de Charleroi.
C'est le droit même de la Wallonie à réussir.
Son article n'est finalement pas un cliché sur Charleroi.
C'est le portrait d'un certain imaginaire de supériorité, nourri de stéréotypes, de condescendance et de mépris social.
Et si quelqu'un en sort discrédité, ce n'est certainement pas Charleroi.
Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.
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